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Mardi, 24 Mars 2026

Iran : peut-on anéantir une civilisation au nom de la démocratie ? par Thierry Meyssan

Auteur : Thierry Meyssan | Editeur : Walt | Mardi, 24 Mars 2026 - 15h34

Contrairement à ce que nos médias nous prient de croire, la République islamique d’Iran n’est pas plus un régime totalitaire que le nôtre. L’Iran est une bien plus ancienne civilisation que l’Occident. Ses habitants y ont des qualités dont nous sommes dépourvus. Non seulement nous ne devrions pas être fiers de les éradiquer, mais nous devrions entendre leur voix.

Nous assistons, ébahis, à une guerre d’un nouveau genre, sans la comprendre. Plusieurs phénomènes se télescopent qui brouillent notre entendement :

- D’une part, nous restons fascinés par la supériorité militaire de l’Occident qui a fait de nos pays les maîtres du monde durant cinq siècles. Nous ne parvenons pas à admettre que des va-nu-pieds puissent être plus civilisés que nous. Or, les Iraniens n’ont que faire de notre confort et de notre luxe. Ils n’en sont pas moins un peuple d’ingénieurs, bien plus éduqués scientifiquement que nous.

Leur civilisation se caractérise premièrement par une volonté individuelle de fer, dont nous n’avons aucune idée. Dans les musées iraniens, on voit des œuvres d’art que des artistes ont mis toute leur vie à réaliser. Ceci n’existe pas chez nous, qui croyons incompatibles la création et la concentration. Ils ne pensent le temps que dans la longue durée, jamais au jour-le-jour. Le second trait de leur civilisation est plus commun : ils organisent leur vie autour de leur perception de réalités spirituelles. C’est ainsi que nos sociétés étaient organisées à la fin du Moyen-Âge et à la Renaissance, mais plus aujourd’hui. Nous pensons que c’est un progrès, pas eux. Ces deux caractères les conduisent à valoriser la conscience, plutôt que l’ivresse.

Bien sûr, ils ont les mêmes défauts que nous. Par exemple, il y a autant de drogués en Iran qu’en Occident. Mais en Occident, nous trouvons cela banal et ne réagissons pas lorsque des hommes politiques sont cocaïnomanes. Cela paraît inconcevable pour des Iraniens.

- Nous sommes tellement imbus de nous-mêmes que nous méconnaissons la culture iranienne. L’Iran est une grande civilisation, depuis le premier millénaire avant Jésus-Christ, bien avant l’Athènes de Péricles, à un moment où nous n’étions que des tribus éparses. Notre ignorance est bien normale : durant nos études, nous n’avons entendu parler de cette culture qu’à propos des guerres médiques. Nous connaissons vaguement les batailles de Marathon, des Thermopyles et de Salamine. Sans plus. Nous sommes fiers, à juste titre, de la victoire des Grecs, due à leur unité et à leur ruse. Nous en sommes restés là.

La civilisation iranienne est, elle-même, profondément marquée par la civilisation chinoise. On peut voir des statues chinoises au palais de Persépolis (V° siècle avant Jésus-Christ). Surtout la civilisation iranienne a donné naissance à la civilisation arabe. Les grands mathématiciens arabes, les grands astronomes arabes, les grands médecins arabes, les grands poètes de langue arabe n’étaient pas des arabes, mais des perses. Certains Iraniens ont d’ailleurs toujours conservé un regard supérieur sur les arabes.

Au XVI° siècle, l’Iran était un empire musulman sunnite. Mais la dynastie des Séfévides voulut lui donner une identité différente de celle de son rival, l’Empire ottoman. Aussi décidèrent-ils de convertir leur population à l’islam chiite. Le règne d’Ismaïl I° est celui d’une guerre de religion pour imposer le chiisme par la force. Pour l’établir, Ismaïl I° s’appuya sur les oulémas chiites du sud du Liban. La relation entre le Hezbollah et l’Iran n’est pas celle que l’on croit : aujourd’hui encore, les étudiants iraniens en théologie viennent s’instruire au Liban. Lorsque je fus hébergé par le Hezbollah dans une de ses résidences, mes colocataires étaient majoritairement des oulémas iraniens.

On explique la différence entre les sunnites et les chiites par une querelle de succession, mais ce sont deux mondes différents. Chaque région de l’islam a sa propre culture. L’islam africain ne ressemble pas à celui de Chine. Les mosquées iraniennes sont construites en contre-bas, avec peu de fenêtres ouvertes. À l’intérieur, dans une semi-pénombre, les murs sont couverts d’éclats de miroirs. Chacun y est invité à méditer, à réfléchir sur lui-même.

- Nous ne comprenons pas plus les liens qui unissent les chiites arabes à l’Iran. Tous ont été transformés par le message de l’imam Rouhollah Khomeiny. Certains n’ont pas suivi son « successeur » institutionnel lorsqu’il a redéfini le Velayat-e faqih, c’est-à-dire le rôle des sages dans le gouvernement des hommes. Contrairement à un a priori répandu, des hommes comme le cheikh Mohammad Hussein Fadlallah, le père spirituel du Hezbollah, n’ont jamais suivi l’ayatollah Ali Khamenei dans son rêve de puissance.

L’Iran révolutionnaire a exercé une fascination, non seulement sur les chiites du monde entier, mais aussi sur les autres musulmans et sur les non-musulmans. Son message affirmait qu’il est possible, à terme, de libérer les hommes du colonialisme et, immédiatement, de vivre de manière juste, dans un océan d’injustice, en sacrifiant sa propre vie à cet idéal. L’Iran a formé les chiites qui le souhaitaient à suivre l’exemple de Khomeiny. Sous les présidences de Hachemi Rafsandjani et de Mohammad Khatami, l’Iran a pensé se défendre en s’appuyant sur ses admirateurs étrangers. Ce fut l’époque des mandataires, les « proxys », comme disent les Anglo-Saxons. Mais cette période s’est terminée avec le président Mahmoud Ahmadinejad et, surtout, avec le général Qassem Soleimani. Depuis une quinzaine d’années, l’Iran n’a plus de proxys, quoi qu’en raconte la propagande occidentale. Chaque groupe est devenu indépendant, même s’il a été armé par l’Iran.

Aujourd’hui, le Hezbollah libanais par exemple ne se bat pas contre Israël par solidarité avec l’Iran, mais parce qu’Israël occupe une partie du Liban, en violation de l’accord de cessez-le-feu du 26 novembre 2024.

- Nous tolérons l’assassinat des leaders iraniens comme un mal nécessaire. Nous considérons ce pays comme totalitaire et sommes persuadés qu’il opprime les femmes. C’est une manière d’interpréter une partie de ce que nous voyons et non de comprendre la totalité des choses.

Sans aucun doute, l’Iran est gouverné par une génération qui ne comprend pas sa jeunesse. Nous interprétons ce problème de génération comme une discrimination envers les femmes et pensons que le régime leur interdit des postes à responsabilité. Or, l’Iran a souffert de la guerre imposée par l’Iraq. Il a perdu alors une large partie de ses hommes. Comme en Europe, après la Première Guerre mondiale, il n’a pas eu d’autre choix que d’être majoritairement administré par des femmes. Celles-ci sont aujourd’hui présentes à tous les échelons de la société. Certes, elles ne sont pas responsables du culte, ni des forces armées, chez nous seules des exceptions y parviennent.

Identiquement, nous sommes choqués du port obligatoire du voile et ignorons qu’il s’accompagne du port obligatoire de la barbe pour les hommes. Nous ignorons que de nombreux hommes politiques — notamment Mahmoud Ahmadinejad — ont tenté de faire évoluer l’opinion publique et considérons, à tort, que le voile définit ce régime. Nous ne voyons pas que le port de l’uniforme noir des femmes, qui les fait ressembler à des religieuses chrétiennes, n’est pas du tout un signe de soumission — au contraire —, mais un signe de conformité. Les administrations iraniennes grouillent de femmes en noir, comme les nôtres sont aux mains d’hommes en costume-cravate.

Nous ignorons le haut niveau intellectuel des Iraniens. Par exemple, Ali Larijani, loin de ne penser qu’à écraser son peuple, ainsi que le présentent nos médias, était un philosophe, spécialiste d’Emmanuel Kant. Il s’intéressait à déterminer les critères qui nous font adhérer à une proposition, selon notre logique ou selon notre intuition. Nous serions très honorés d’avoir des dirigeants européens de cette qualité.

- Enfin, un mot sur la violence en Iran. À toutes les époques, cette culture a été sanglante. Toutes les organisations de défense des Droits de l’homme ont affirmé, dans les années 1960, que l’Iran du Shah était le régime le plus répressif de la planète. Mais, toujours, les Iraniens se sont opposés aux punitions collectives. La République islamique, elle aussi, a abondamment eu recours à la peine de mort, mais elle n’a jamais pratiqué de châtiment contre des familles ou des groupes d’individus.

Contrairement à un préjugé tenace, l’Iran ne pend pas les homosexuels. Il pend par contre, sans état d’âme, les criminels qui violent des enfants. La culture populaire continue, certes, à assimiler gays et pédophiles, comme c’était le cas en Europe, il y a une trentaine d’années. Je peux témoigner du regard méprisant que certains Iraniens portent sur ceux d’entre eux qui sont homosexuels, mais aussi sur le fait qu’ils ne sont pas moins nombreux que chez nous et qu’ils ne s’affichent pas, mais ne se cachent pas non plus. L’actuel guide, Mojtaba Khamenei, lui-même, est notoirement gay. La bêtise n’est ni dans la République islamique, ni dans son opposition. Lorsque j’étais aux côtés du président Ahmadinejad, ce sont les soi-disant progressistes (pro-USA) qui ont mené une campagne contre moi sur mon homosexualité, pas Ahmadinejad.

Les Iraniens sont comme les autres hommes. S’ils se montrent puritains dans l’espace public, ils sont libres dans la sphère privée, ce qui fait dire à ceux qui ne les comprennent pas que c’est un peuple d’hypocrites. En réalité, ils n’ont pas la même définition que nous de la liberté et des convenances.

Lorsque l’ayatollah Khomeiny, réagissant aux gaz de combat iraquiens, a déclaré que, moralement, l’Iran s’interdisait d’avoir recours à des armes de destruction massive, il n’a pas eu de difficulté à faire accepter sa fatwa. Pourtant la guerre a duré une année de plus, précisément à cause de l’inégalité que l’Iran s’était imposée face à l’Iraq. Il est donc absurde d’accuser les Iraniens de dissimuler un programme nucléaire militaire. Outre que le concept de taqiyya (dissimulation) n’a rien à voir avec le chiisme, c’est ne pas reconnaître un point essentiel de la culture iranienne : la responsabilité individuelle. L’Iran se refuse à toute forme de punition collective.

Je terminerai en soulignant que, si je n’ai jamais eu crainte du pouvoir politique ou militaire en Iran, je me suis toujours protégé du pouvoir judiciaire. Les juges, qui appliquent leur interprétation de la charia, m’ont paru souvent fanatiques. J’ai eu l’occasion de visiter et de débattre avec les plus hauts responsables en la matière. J’ai eu l’impression de gens qui condamnaient les justiciables sans percevoir que c’étaient, eux aussi, des êtres humains.

En conclusion, je voudrais vous dire pourquoi je suis si attaché à ce pays : j’y ai trouvé beaucoup de gens sincères, capables du meilleur. Je sais qu’ils n’étaient pas tous comme cela et que d’autres n’étaient préoccupés que par l’argent, mais ceux-là ne me gênaient pas. Ils ressemblaient tant aux Occidentaux.


- Source : Réseau Voltaire

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