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Mardi, 05 Mai 2026

« Il faudrait le tuer. » : à Jérusalem, les menaces contre les chrétiens se multiplient

Auteur : Raphaël Besliu | Editeur : Walt | Mardi, 05 Mai 2026 - 15h49

La vidéo a fait le tour du monde en quelques heures. On y voit un homme pousser violemment une religieuse catholique au sol, repartir, puis revenir pour reprendre son agression, avant que des passants n’interviennent. La scène s’est produite à Jérusalem, au pied de l’église de la Dormition, à quelques mètres de la Vieille Ville. L’assaillant a été décrit par les médias israéliens comme un activiste d’extrême droite, avec des antécédents psychiatriques. La religieuse, une Française, a été blessée au visage. Elle « souffre encore », a confirmé le père Olivier Catel, qui officie à la basilique Saint-Étienne.

Le choc provoqué par cette image contraste avec la banalité qu’en ont tirée ceux qui vivent cette réalité au quotidien. « Tout le monde savait que cela arriverait un jour », a déclaré Pierre, un paroissien de trente ans, qui n’a pas été surpris par l’incident et redoute qu’une mort ne survienne si rien n’est fait. Ce n’est pas là le propos d’un militant : c’est le constat d’un habitant de Jérusalem qui observe une dégradation progressive et documentée.

Une hostilité qui s’installe dans la durée

Le Centre Rossing, association jérusalémite spécialisée dans le dialogue interreligieux, a publié en mars une étude recensant une « hostilité croissante » envers les chrétiens en Israël et à Jérusalem-Est. Pour la seule année 2025, l’organisation a comptabilisé 61 agressions physiques (crachat, spray au poivre, coups), 28 cas de harcèlement verbal et 52 actes de dégradation de propriétés religieuses. Ce ne sont plus des faits divers épars : c’est une tendance statistiquement établie.

Le père Catel en témoigne lui-même avec une précision chronologique révélatrice. Arrivé à Jérusalem il y a une dizaine d’années, il se souvient d’incidents isolés, des crachats dans son dos, une fois par an environ. « Nous n’y prêtions pas attention parce que c’étaient des incidents isolés », dit-il. Depuis trois ou quatre ans, la situation a changé de nature :

« Quand nous sortons, les gens crachent à côté de nous ».

Un prêtre britannique, qui a préféré garder l’anonymat, confirme que de tels incidents se produisent désormais chaque jour. Il ne sort jamais sans sa soutane noire et est invariablement accueilli par des crachats ou des injonctions à « rentrer chez lui ». Ce que décrivent ces témoins, ce n’est pas la violence spectaculaire d’un acte isolé, mais l’accumulation d’un mépris ordinaire, quotidien et de plus en plus assumé.

Le jour même de l’agression contre la religieuse, un prêtre se trouvait dans un supermarché lorsqu’un homme s’est arrêté devant lui. Pierre rapporte la scène :

« Il a dit à son fils, en hébreu : « Il faudrait le tuer. » Si rien n’est fait… quelqu’un finira par passer à l’acte ».

Une réponse institutionnelle attendue, une rhétorique inquiétante

Les fidèles qui sortaient de la messe dominicale à Saint-Étienne se disaient dans l’attente d’une réponse ferme des autorités israéliennes. Ils pointaient ce qu’ils décrivent comme une rhétorique de plus en plus « suprémaciste » dans le pays, y compris chez certains responsables de haut rang. Ils rappelaient également un épisode survenu récemment dans le sud du Liban, où un soldat israélien a été filmé en train de détruire une statue du Christ, une image qui a circulé sur les réseaux sociaux et aggravé le sentiment d’impunité.

Ce sentiment d’impunité est précisément ce que soulèvent les communautés chrétiennes de Jérusalem : non pas seulement l’existence d’individus radicaux, mais l’absence perçue d’une réponse proportionnée de l’État. Uriel Levisohn, un rabbin de vingt-huit ans qui s’est dit « choqué » par la banalisation de ces violences, a exprimé l’espoir que l’agression contre la religieuse serait « la dernière ». Les fidèles, eux, ne partagent pas cet optimisme.

La question qui se pose n’est pas celle de la bonne foi de tel ou tel individu au sein de la société israélienne. Elle est structurelle : dans quelle mesure l’État israélien est-il en capacité, ou en volonté, de contenir des franges de sa population dont l’hostilité envers les communautés chrétiennes est désormais documentée, répétée et en progression ? La réponse pénale à l’agression de la religieuse, un homme arrêté, ne dit rien sur la trajectoire de fond.

Le père Catel, lui, refuse de « vivre dans la peur ». Il continue de se rendre dans la Vieille Ville en habit religieux, évitant certains quartiers, mais n’ayant pas, dit-il, « changé ses habitudes ». Cette résistance tranquille est admirable. Elle ne doit pas faire écran à la réalité qu’elle affronte : une érosion progressive de la liberté de présence religieuse chrétienne dans une ville qui se revendique, pour le monde entier, comme un carrefour des trois monothéismes. La question de savoir si cette prétention est encore tenable mérite d’être posée sans détour.

Une réaction diplomatique sous contrainte médiatique

Il aura fallu plusieurs jours et une diffusion massive des images pour susciter une réaction officielle française. Sur X, Jean-Noël Barrot évoque une « vive émotion » et appelle à une réponse judiciaire ferme. Une position classique, mais révélatrice d’un embarras diplomatique : la France doit condamner sans fragiliser ses relations avec Israël, dans un contexte régional déjà explosif.

Derrière la communication ministérielle se cachent des rapports de force classiques : protection des minorités chrétiennes d’Orient pour des raisons historiques et diplomatiques, mais aussi gestion d’une opinion publique sensible aux symboles.

Au fond, cet épisode tragique rappelle que la sécurité des personnes ne se négocie ni à Paris ni à Jérusalem par des tweets indignés. Elle exige cohérence et fermeté, deux qualités devenues rares chez des élites plus à l’aise dans la gesticulation internationale que dans la restauration prosaïque de l’autorité sur leur territoire.

Dans le même temps, la France peine à protéger ses propres églises et ses citoyens sur le sol national, où la liberté de culte est pourtant un pilier constitutionnel. La France, qui exige une sanction « exemplaire » d’Israël, peine à afficher la même constance sur son propre territoire.

Les actes antichrétiens en France comme les profanations d'églises, dégradations de cimetières, agressions de fidèles... sont pourtant répertoriés en centaines chaque année par le ministère de l'Intérieur lui-même, sans jamais susciter pareille ferveur médiatique ni pareille véhémence gouvernementale.

Tant que la France s’indignera plus fort à l’étranger qu’elle n’agit chez elle, ses appels à la « sanction exemplaire » sonneront creux.


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