Russie, Chine, Inde, Iran : l’Occident n’est plus le centre du jeu
L’Organisation de coopération de Shanghai tient cette semaine son sommet annuel à Bichkek, capitale du Kirghizstan. Xi Jinping, Vladimir Poutine et Narendra Modi y participent, aux côtés notamment du président iranien Masoud Pezeshkian. L’image est politiquement forte : plusieurs des principales puissances d’Eurasie se réunissent dans une capitale d’Asie centrale, loin des enceintes dominées par les États-Unis et leurs alliés. Mais ce sommet montre aussi ce qu’est réellement le monde multipolaire en formation. Non pas un nouveau bloc homogène destiné à remplacer l’Occident, mais un ensemble de puissances qui construisent leurs propres espaces diplomatiques pour défendre leurs intérêts sans passer systématiquement par Washington.
Fondée en 2001 par la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, l’OCS compte aujourd’hui dix membres à part entière : Chine, Russie, Inde, Pakistan, Iran, Belarus, Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan et Ouzbékistan. D’autres États entretiennent différents niveaux de partenariat avec l’organisation, dont la Turquie. L’ensemble représente plus de 40 % de la population mondiale et environ un quart de l’économie de la planète. Pourtant, l’OCS reste traversée par de profondes divergences. Elle n’est ni une alliance militaire comparable à l’OTAN ni un bloc politique discipliné. C’est précisément ce qui la rend intéressante : des États parfois rivaux acceptent désormais de construire et d’utiliser des institutions communes hors du système occidental.
Russie, Chine, Inde, Iran : la multipolarité malgré les divergences
Le premier enseignement de ce sommet tient à l’hétérogénéité assumée de l’organisation. La Russie, engagée depuis quatre ans et demi dans la guerre en Ukraine, et l’Iran, en guerre depuis six mois avec les États-Unis et Israël, utilisent Bichkek pour montrer qu’ils disposent toujours d’importants partenaires internationaux. Pour Moscou comme pour Téhéran, la présence de dirigeants chinois, indiens, centrasiatiques et turcs suffit déjà à contredire l’idée d’un isolement diplomatique complet imposé par l’Occident.
La Chine poursuit une ambition plus large. Pékin, avec le soutien de Moscou, présente depuis plusieurs années l’OCS comme l’une des structures capables de participer à l’émergence d’un ordre international moins dépendant des institutions occidentales. La Chine cherche à élargir son champ d’action au-delà des questions de sécurité, notamment vers le commerce, les infrastructures, le développement et la coopération financière. Le ministère chinois des Affaires étrangères affirme ainsi que l’organisation a « exploré avec succès une nouvelle voie pour la coopération régionale ». Derrière la prudence diplomatique de la formule apparaît un objectif beaucoup plus politique : montrer qu’une partie croissante de l’Eurasie peut organiser ses relations sans passer exclusivement par les structures façonnées par Washington.
« Si elle ne façonne pas entièrement l’agenda, elle offre à New Delhi une vue directe sur la région et lui permet de couvrir ses positions vis-à-vis des autres acteurs ».
Dinakar Peri, Carnegie India
La position de l’Inde est probablement la meilleure illustration de cette nouvelle réalité. New Delhi ne rejoint pas un supposé axe russo-chinois. Elle pratique sa traditionnelle autonomie stratégique. L’OCS lui permet de rester présente dans une région où la Chine et la Russie disposent d’une influence considérable, de conserver ses liens historiques avec Moscou et de suivre directement les évolutions politiques d’Asie centrale. Dans le même temps, l’Inde conserve des relations stratégiques importantes avec les États-Unis et participe au Quad avec Washington, Tokyo et Canberra.
Cette autonomie est d’autant plus remarquable que l’Inde siège dans la même organisation que deux de ses principaux rivaux. Le Pakistan est membre de l’OCS et reste son adversaire historique. Les relations avec la Chine demeurent profondément marquées par les tensions frontalières et par la crise du Ladakh ouverte en 2020, même si un rapprochement diplomatique est engagé depuis la fin de 2024. L’OCS ne fait pas disparaître ces antagonismes. Elle crée en revanche un espace où des puissances concurrentes continuent de se parler et peuvent défendre leurs intérêts sans devoir choisir entre un camp occidental et un camp chinois.
La Turquie confirme l’effacement progressif de la logique des blocs
Le cas turc illustre encore plus clairement cette évolution. Membre de l’OTAN depuis 1952, la Turquie est devenue partenaire de dialogue de l’OCS en 2012 et Recep Tayyip Erdogan a exprimé à plusieurs reprises son souhait d’aller vers une adhésion complète. Dans le même temps, Ankara conserve son appartenance à l’Alliance atlantique et une union douanière très importante avec l’Union européenne, en vigueur depuis la fin de 1995. Sa candidature à l’UE reste pourtant bloquée depuis des années.
Cette position n’a rien d’incohérent du point de vue d’Ankara. La Turquie cherche à maximiser son autonomie. Son appartenance à l’OTAN lui offre des garanties sécuritaires importantes, tandis que ses liens économiques avec l’Union européenne restent essentiels. Mais son rapprochement avec l’OCS lui permet également d’accroître son influence en Eurasie, de développer des partenariats alternatifs et de rappeler à ses alliés occidentaux qu’elle dispose d’autres options. Ce n’est plus une diplomatie d’alignement automatique, mais une politique de puissance fondée sur la multiplication des partenariats.
C’est précisément ce que le sommet de Bichkek révèle sur l’évolution du système international. Le monde multipolaire ne se construit pas sous la forme d’une nouvelle OTAN dirigée depuis Pékin. Il prend la forme d’États qui refusent de plus en plus de dépendre d’un seul centre de pouvoir. Chine, Russie, Inde, Iran, Turquie ou puissances d’Asie centrale ne poursuivent pas les mêmes objectifs et peuvent même s’opposer frontalement sur certains dossiers. Mais tous cherchent, à des degrés différents, à préserver une marge de manœuvre face aux États-Unis et à disposer de cadres diplomatiques, commerciaux ou sécuritaires qui ne dépendent pas exclusivement de l’Occident.
Les rencontres bilatérales organisées en marge du sommet renforcent cette lecture. Vladimir Poutine doit notamment rencontrer Xi Jinping ainsi que Masoud Pezeshkian. Ces échanges montrent que l’OCS ne remplace pas la diplomatie traditionnelle entre États. Elle lui fournit un cadre. Les grandes négociations peuvent continuer à se dérouler à deux, mais elles ont désormais lieu au sein d’un espace institutionnel eurasien capable de réunir des dirigeants russes, chinois, indiens, iraniens, turcs et centrasiatiques sans présence occidentale nécessaire.
Les contradictions internes de l’OCS sont donc réelles, mais elles ne signifient pas que l’organisation est insignifiante. Elles révèlent plutôt la nature exacte de la multipolarité. Un ordre multipolaire n’exige pas que ses acteurs partagent une idéologie, une stratégie ou des intérêts identiques. Il suppose qu’aucune puissance ne puisse plus imposer seule le cadre dans lequel les autres doivent organiser leurs relations. La Chine veut renforcer son influence, la Russie préserver son poids en Eurasie, l’Inde défendre son autonomie et l’Iran desserrer l’étau occidental. Leurs objectifs divergent, mais ils convergent sur un point essentiel : ils n’acceptent plus que Washington soit l’unique centre autour duquel doit s’organiser le système international. Le monde multipolaire n’est donc plus seulement un slogan. À Bichkek, malgré toutes ses contradictions, il commence à prendre la forme d’institutions, de sommets et de relations diplomatiques durables.
Les essentiels de cette actualité
- Le sommet de l’OCS à Bichkek réunit Xi Jinping, Poutine et Modi : trois des quatre plus grandes puissances démographiques mondiales, sous un même toit.
- Pourquoi l’Inde siège-t-elle dans une organisation qui inclut aussi son rival pakistanais et son adversaire frontalier chinois ?
- La Turquie, membre de l’OTAN depuis 1952, est partenaire de dialogue de l’OCS : quel bénéfice stratégique tire-t-elle de cette double appartenance ?
- Les vraies négociations se jouent en bilatéral, en marge du sommet : Poutine-Xi, Poutine-Pezeshkian. L’OCS fournit le cadre, la substance se construit ailleurs.
- Source : Géopolitique Profonde












