www.zejournal.mobi
Lundi, 16 Févr. 2026

Qui craint la vérité ? La campagne d’intimidation pour faire taire Francesca Albanese

Auteur : Kurniawan Arif Maspul | Editeur : Walt | Lundi, 16 Févr. 2026 - 15h15

Francesca Albanese est devenue l’une des personnalités les plus controversées de la diplomatie contemporaine, pas parce qu’elle commande des armées ou signe des traités, mais parce qu’elle s’obstine à décrire ce qu’elle constate. Depuis qu’elle a pris ses fonctions de rapporteure spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens en 2023, cette juriste italienne a publié des rapports dont la précision chirurgicale tranche avec les euphémismes diplomatiques.

Dans son rapport d’octobre 2024 à l’Assemblée générale, intitulé de manière éloquente Genocide as Colonial Erasure [Le génocide en tant qu’effacement colonial], elle a conclu qu’il existe des “motifs raisonnables” de croire que le comportement d’Israël à Gaza répond aux critères juridiques du génocide et s’inscrit dans le cadre d’un “projet centenaire de colonialisme de peuplement et d’élimination”. Peu de formules en droit international ont un tel poids moral. Et rares sont celles qui sont énoncées aussi clairement dans les hautes sphères de New York et de Genève.

La réaction a été immédiate et virulente. Les responsables israéliens l’ont qualifiée de “l’une des figures les plus antisémites de l’histoire moderne”. La France, l’Allemagne, l’Autriche et la République tchèque ont publiquement appelé à sa destitution après un discours prononcé en février 2026 lors d’un forum à Doha, dans lequel elle a condamné “la planification et la mise en œuvre d’un génocide” à Gaza et dénoncé la complicité des États qui ont armé et protégé politiquement Israël depuis octobre 2023 (un discours qui a ensuite été déformé par un extrait tronqué affirmant à tort qu’elle aurait qualifié Israël d’“ennemi commun de l’humanité”, une assertion qu’elle a catégoriquement rejetée).

La vidéo modifiée de ce discours a fait le tour des réseaux sociaux, suggérant à tort qu’elle aurait qualifié Israël d’ “ennemi commun de l’humanité”. Elle a répondu avec lassitude et clarté :

l’ “ennemi commun”, a-t-elle déclaré, “c’est le système — le capital financier, les algorithmes et les armes — qui permet les atrocités, et non un peuple ou un État”.

Les Nations unies ont réagi rapidement pour défendre l’indépendance de son mandat.

“Les rapporteurs spéciaux, a rappelé un porte-parole aux journalistes, ne sont pas des personnalités politiques, mais des experts indépendants mandatés par le Conseil des droits de l’homme et protégés par les privilèges et immunités des Nations unies”.

Reuters a noté que le limogeage d’un rapporteur en cours de mandat serait sans précédent, et les diplomates admettent en privé qu’une telle tentative échouerait certainement. Pourtant, les appels à sa démission dépassaient le simple clivage procédural.

Ces appels envoient un signal clair quant à qui a le droit de s’exprimer et jusqu’où les termes du droit international peuvent tenir avant de céder sous la pression politique.

Ce n’est pas seulement la gravité des conclusions de Mme Albanese qui contrarie certains chefs d’État, mais aussi la portée de son analyse. Dans son rapport de 2025 au Conseil des droits de l’homme, elle a retracé ce qu’elle a qualifié de transition “d’une économie d’occupation à une économie de génocide”, en cartographiant les réseaux financiers et commerciaux qui soutiennent l’expansion des colonies et les opérations militaires.

Elle a placé les gouvernements occidentaux au sein de cet écosystème, affirmant que la couverture politique et les transferts d’armes ont “poignardé le droit international en plein cœur”.

Amnesty International a fait écho à cette préoccupation, avertissant que la réduire au silence détournerait l’attention du “génocide commis par Israël à Gaza, de son système d’apartheid et de son occupation illégale”.

Qu’on soit d’accord ou non avec ses conclusions, les données qui sous-tendent la crise donnent à réfléchir.

Fin 2025, les autorités sanitaires de Gaza et les agences des Nations unies ont fait état de centaines de milliers de Palestiniens tués depuis octobre 2023, ainsi que de la destruction d’une grande partie des logements, des hôpitaux et des infrastructures hydrauliques. La Banque mondiale a estimé que la contraction économique à Gaza dépassait 80 %. L’UNICEF a décritdes niveaux de malnutrition infantile jamais observés depuis des décennies. Ces chiffres ne sont pas des envolées rhétoriques, mais le résultat brut de la dévastation.

Ils constituent la toile de fond de l’affaire de génocide portée par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice et des résolutions répétées de l’Assemblée générale des Nations unies exigeant un cessez-le-feu et l’accès humanitaire.

Dans toutes les capitales du monde, on parle avec conviction d’un “ordre fondé sur des règles”. Pourtant, ces mots perdent tout leur sens lorsque les règles sont appliquées de manière sélective. Si le droit international s’impose aux adversaires mais épargne les alliés, il cesse d’être une loi et devient un moyen de pression.

La force du système mondial reposait sur un regard indépendant. Lorsque les experts de l’ONU sont discrédités par des vidéos trafiquées, des campagnes de dénigrement orchestrées et des pressions politiques, les fondements du principe de responsabilité commencent à vaciller. Aujourd’hui, c’est Gaza. Demain, ce pourrait être l’Ukraine, le Myanmar, le Soudan ou tout autre conflit où la vérité déstabilise le pouvoir. La désinformation ne connaît pas de frontières. Les précédents se propagent rapidement. Si le monde tolère que l’on fasse taire les enquêteurs gênants, c’est le signe que le multilatéralisme est conditionnel : fort dans les discours, fragile dans la pratique.

La confiance s’érode. Le cynisme grandit. Le Sud observe et se souvient.

Défendre des mandats indépendants n’est pas une attaque contre un État quelconque. C’est défendre l’ordre même que les gouvernements prétendent maintenir. Si les garants du droit international le contournent face à l’épreuve, les répercussions ne se limiteront pas à une seule région. Elles se feront sentir partout où la justice dépend du courage plutôt que des intérêts particuliers.

L’Europe est bien sûr très sensible à cette question, marquée par l’Holocauste et la résurgence de l’antisémitisme. Albanese elle-même a présenté ses excuses pour des propos passés qui avaient été largement critiqués. Ces réalités complexes exigent de la prudence.

Cependant, confondre une critique juridique sévère du comportement d’un État avec la haine d’un peuple risque de banaliser l’antisémitisme réel et d’appauvrir le débat de fond. La déclaration commune de 116 organisations de défense des droits de l’homme condamnant ce qu’elles ont qualifié de “campagne de dénigrement ciblée” a mis en garde contre les menaces que de telles tactiques font peser sur la liberté d’expression et l’intégrité des mécanismes des Nations unies.

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a constaté une augmentation alarmante des attaques personnelles et de la désinformation dirigéescontre des experts indépendants.

La théorie des relations internationales offre plusieurs perspectives sur la situation actuelle. Les réalistes voient des États qui défendent leurs alliés et leurs intérêts. Les progressistes voient des institutions sous pression. Les constructivistes notent comment les récits de traumatismes historiques et d’identité façonnent les réflexes politiques. Mais au-delà de la théorie se pose une question plus simple : le système international peut-il tolérer des vérités dérangeantes lorsqu’elles impliquent des acteurs puissants ?

Le langage d’Albanese est indéniablement sévère. Elle parle d’apartheid, de colonialisme, de génocide. Pour certains diplomates, ces mots closent toute discussion. Pour d’autres, ils constituent la seule terminologie adaptée à l’ampleur des souffrances. L’histoire montre que des termes autrefois considérés comme incendiaires — apartheid en Afrique du Sud, nettoyage ethnique dans les Balkans — peuvent devenir des outils de responsabilisation.

Le Comité spécial des Nations unies contre l’apartheid, créé en 1963, a d’abord été critiqué pour son caractère politisé, mais il a ensuite contribué à mettre en place les sanctions internationales et à faciliter la transition.

L’avenir de Gaza et de la Palestine ne sera pas garanti par la seule rhétorique. La reconstruction nécessitera des dizaines de milliards de dollars, une réforme gouvernementale crédible au sein des institutions palestiniennes, des garanties de sécurité pour Israël et un horizon politique qui redonne dignité et autonomie aux Palestiniens. Un argument courant veut que l’absence d’un processus politique viable ne fasse que perpétuer les cycles de violence. Le développement durable dans la région dépend de la responsabilité et de l’inclusion, car l’impunité engendre l’instabilité.

La diplomatie australienne, modérée, fondée sur des principes et pragmatique, peut jouer un rôle à cet égard. Soutenir les initiatives humanitaires de cessez-le-feu, l’indépendance des tribunaux internationaux, soumettre les exportations d’armes au respect du droit international humanitaire et investir dans la société civile palestinienne sont loin d’être des mesures radicales. Elles sont conformes à des engagements pris de longue date. Un pays d’importance moyenne n’a pas besoin de crier pour se faire entendre, il lui suffit d’être cohérent.

Le mandat de Francesca Albanese a révélé un paradoxe dérangeant. Les Nations unies sont souvent critiquées pour leur inefficacité, mais lorsqu’une de leurs expertes indépendantes s’exprime sans détours en termes juridiques, les réactions montrent que les mots ont encore de l’importance. Les tentatives de la marginaliser ont jusqu’à présent échoué, pas parce qu’elle est irréprochable, mais parce que son mandat incarne un principe plus important que n’importe quel individu : le contrôle des droits humains ne doit pas s’incliner devant les convenances politiques.

Pour un public mondial las des conflits sans fin, la voie vers un avenir meilleur pour Gaza et la Palestine ne consiste pas à faire taire les voix dissidentes, mais à affronter honnêtement les preuves. La crédibilité du système international — et des États qui prétendent l’administrer — repose sur ce courage.

En fin de compte, le débat porte moins sur un rapporteur que sur la question de savoir si la promesse “plus jamais ça” conserve tout son sens lorsqu’elle se heurte aux tragédies actuelles.

Traduit par Spirit of Free Speech


Cela peut vous intéresser

Commentaires

Envoyer votre commentaire avec :



Fermé

Recherche
Vous aimez notre site ?
(230 K)
Derniers Articles
Articles les plus lus
Loading...
Loading...
Loading...
 
 

Contribuer au journalisme de ZeJournal

Faites un don pour nous aider à poursuivre notre mission d’information

Faire un don

( En savoir plus )