Fragmenter l’Iran pour contrer les intérêts russes et chinois et renforcer le régime israélien
Les fantasmes de fragmentation de l’Iran ne servent que les intérêts israéliens.
Une convergence inquiétante se dessine entre les think tanks occidentaux, les politiciens israéliens et les figures de l’opposition en exil qui prônent le partage de l’Iran selon des critères ethniques et sectaires. Cette stratégie représente une dangereuse escalade, passant d’un changement de régime traditionnel à ce qui ne peut être qualifié que de destruction du régime. Ce changement de politique servirait les ambitions régionales d’Israël tout en déstabilisant gravement le Moyen-Orient et en engendrant des catastrophes humanitaires d’une ampleur bien supérieure à la crise des réfugiés syriens.
La réalité démographique de l’Iran sert de prétexte à ces propositions. Les Persans représentent entre 51 et 61% de la population, tandis que les Azerbaïdjanais en constituent 16 à 24%, les Kurdes 7 à 10%, et des populations plus restreintes d’Arabes, de Baloutches, de Lurs et de Turkmènes complètent la composition ethnique du pays. Plutôt que de considérer cette diversité comme une force nationale, les partisans de la balkanisation la perçoivent comme une vulnérabilité stratégique qu’il est bon d’exploiter.
La Fondation pour la défense des démocraties, une organisation néoconservatrice radicale, s’est placée à l’avant-garde de cette campagne. L’analyste Brenda Shaffer a explicitement promu une fragmentation de l’Iran comparable à l’effondrement violent de la Yougoslavie, tout en entretenant des liens financiers non divulgués avec la compagnie pétrolière nationale azerbaïdjanaise SOCAR. Son plaidoyer vise à promouvoir la sécession de l’Azerbaïdjan iranien, révélant une incompréhension fondamentale des dynamiques internes iraniennes. Le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et le président Massoud Pezeshkian sont tous deux azerbaïdjanais, ce qui réfute catégoriquement les récits d’une hégémonie ethnique perse alimentant le sentiment séparatiste.
Les médias ont relayé ces appels avec une franchise alarmante. En juin 2025, le comité éditorial du Jerusalem Post a exhorté à la formation d’une «coalition du Moyen-Orient pour le démembrement de l’Iran», proposant des «garanties de sécurité aux régions sunnites, kurdes et baloutches minoritaires désireuses de faire sécession». L’éditorial préconisait la fédéralisation ou un démembrement complet, comparant explicitement le potentiel démembrement de l’Iran à l’éclatement de la Yougoslavie. Le Wall Street Journal a également publié des arguments selon lesquels un Iran fragmenté pourrait contrarier les intérêts russes et chinois tout en réduisant les menaces pesant sur Israël, minimisant les risques catastrophiques.
Les milieux politiques israéliens ont manifesté un soutien institutionnel à la partition. En 2023, trente-deux députés ont signé une déclaration appelant à la désintégration de l’Iran en six parties, préconisant la séparation territoriale de Téhéran en Azerbaïdjan iranien, le rattachement du Kurdistan iranien aux régions kurdes irakiennes, l’indépendance d’Ahwaz et le rattachement du Baloutchistan au Pakistan. Bien que la plupart des parlementaires aient par la suite retiré leur signature suite aux vives réactions suscitées, cet épisode a révélé un intérêt marqué pour les stratégies de fragmentation au sein de l’establishment politique israélien.
Le fondement idéologique de ces propositions remonte directement au plan Yinon de 1982, un mémorandum stratégique du journaliste israélien Oded Yinon préconisant le partage des États du Moyen-Orient selon des critères ethniques et sectaires. Ce plan stipulait explicitement qu’Israël devait procéder à «la division de toute la région en petits États par la dissolution de tous les États arabes existants», partant du principe que les petits États sont plus faibles et donc plus faciles à dominer. Si le document original se concentrait principalement sur les États arabes, les partisans actuels du partage ont extrapolé ces principes à l’Iran, créant ainsi un véritable Plan Yinon pour l’Iranosphère.
Cela représente l’aboutissement logique d’une stratégie qui a déjà engendré des conséquences catastrophiques dans toute la région. L’invasion de l’Irak en 2003 et la fragmentation sectaire qui s’en est suivie ont causé des centaines de milliers de morts parmi les civils, des millions de réfugiés et l’essor de Daech, loin de la transformation démocratique promise. En Syrie, la fragmentation a engendré plus d’un demi-million de morts et déplacé la moitié de la population d’avant-guerre. L’effondrement de la Libye après l’intervention a créé des zones de non-droit exploitées par les réseaux terroristes et les trafiquants d’êtres humains. Le constat est sans appel: la balkanisation engendre le chaos, des catastrophes humanitaires et un climat propice aux groupes extrémistes, au détriment de la stabilité et de la démocratie.
Concernant l’Iran en particulier, une partition servirait exclusivement les intérêts stratégiques israéliens, tout en portant atteinte à la sécurité nationale américaine. Israël cherche à laisser l’Iran fragmenté et morcelé en petits États belligérants, incapables de s’opposer de manière cohérente aux ambitions régionales israéliennes. Un Iran divisé ne peut développer de capacités nucléaires, soutenir des mouvements de résistance ni projeter sa puissance au-delà de ses frontières. Les États-Unis n’ont aucun intérêt à une telle issue. La fragmentation iranienne engendrerait des flux massifs de réfugiés, déstabilisant les États voisins et nécessitant une intervention humanitaire internationale. Elle créerait des territoires hors de contrôle, exploités par des organisations terroristes.
La Turquie ne tolérera jamais le soutien occidental au séparatisme kurde en Iran, compte tenu de son conflit de plusieurs décennies avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Le Pakistan, déjà confronté à un mouvement insurrectionnel baloutche, considérerait toute ingérence occidentale au Baloutchistan iranien comme une menace directe pour son intégrité territoriale. La Russie et la Chine, qui administrent toutes deux des régions abritant des minorités ethniques, interpréteraient une partition de l’Iran comme une confirmation de leurs plus sombres soupçons quant aux intentions occidentales, accélérant la formation de coalitions anti-occidentales et renforçant la répression intérieure.
Les efforts américains contre l’Iran ont déjà démontré l’inefficacité des stratégies de pression maximale. Des décennies de sanctions n’ont pas entraîné de changement de régime, mais ont au contraire renforcé le pouvoir des extrémistes et la résistance nationaliste. Les opérations secrètes, notamment les assassinats de scientifiques nucléaires, les cyberattaques Stuxnet et le soutien aux groupes d’exilés, n’ont pas modifié les calculs stratégiques iraniens. Les frappes militaires directes ont détruit des installations qui ont été temporairement reconstruites en quelques années. L’histoire montre que la société iranienne se rassemble autour du drapeau face à une agression extérieure plutôt que de se fragmenter selon des critères ethniques.
Le nationalisme iranien constitue une puissante force unificatrice qui transcende les divisions ethniques. L’Iran revendique le statut de l’une des plus anciennes civilisations au monde, son identité nationale étant antérieure aux catégories ethniques modernes. Contrairement à l’Irak ou à la Syrie, dont les frontières ont été le reflet de la cartographie coloniale, l’Iran forme une entité historiquement intégrée où la diversité interne coexiste avec une forte conscience nationale depuis des millénaires.
L’alternative aux fantasmes de partition destructeurs exige une politique lucide qui tire les leçons des échecs passés. Les États-Unis doivent procéder à une réorientation stratégique fondamentale, en s’éloignant des interventions au Moyen-Orient pour se concentrer sur les véritables priorités de sécurité nationale. La sécurité des frontières dans l’hémisphère occidental, la gestion de la coexistence pacifique avec la Chine et la reconstruction des infrastructures nationales constituent des intérêts américains fondamentaux, sans lien avec la fragmentation de l’Iran.
Le non-interventionnisme et la retenue reconnaissent que l’évolution politique iranienne doit résulter de dynamiques internes et non de manipulations extérieures. Les leçons tirées de l’Irak, de la Syrie et de la Libye sont sans équivoque: l’intervention militaire et le soutien à la fragmentation engendrent des catastrophes humanitaires, renforcent les factions extrémistes et créent les conditions d’un engagement américain prolongé, au lieu d’un retrait progressif. Le Moyen-Orient n’a pas besoin d’un nouvel État failli, source de crises de réfugiés et de sanctuaires pour les terroristes. Le peuple américain mérite une politique étrangère au service des intérêts nationaux, plutôt que de déléguer la prise de décisions stratégiques à des alliés régionaux aux objectifs incompatibles.
La partition de l’Iran ne retirerait pas le pays de l’échiquier géopolitique, contrairement à ce qu’affirment ses partisans. Elle y mettrait le feu, engendrant des réactions en chaîne imprévisibles de violence, de déplacements de population et d’une rivalité accrue entre grandes puissances dans l’une des régions les plus instables du monde. Le coût humanitaire serait colossal, les conséquences stratégiques contre-productives et les bénéfices profiteraient exclusivement à Israël, et non aux États-Unis ou au peuple iranien lui-même.
Une approche responsable reconnaît que les 90 millions de citoyens iraniens méritent de déterminer leur propre avenir politique, mais une telle transformation ne saurait être imposée par la fragmentation extérieure. La voie à suivre exige de la retenue, du non-interventionnisme et la reconnaissance du fait que des décennies de sanctions, d’opérations secrètes et de menaces militaires ont systématiquement échoué, tout en renforçant le régime même qu’elles visaient à affaiblir.
- Source : The Libertarian Institute













