Ils voulaient mettre l’économie russe à genoux… elle n’a jamais été aussi forte
Les essentiels de cette actualité
- Pendant que le monde regarde brûler le Moyen-Orient, la Russie voit ses recettes pétrolières doubler en un mois, passant de 4,2 à 9 milliards de dollars, grâce à la flambée des cours provoquée par le blocage du détroit d’Ormuz.
- Moscou confirme recevoir un nombre « considérable » de nouvelles demandes d’énergie depuis « divers endroits » : le marché mondial se réorganise discrètement autour du brut russe, loin des déclarations officielles de ses acheteurs.
- Dans un retournement saisissant, Washington a lui-même levé temporairement certaines sanctions pour autoriser la vente de pétrole russe — contribuant ainsi à desserrer l’étau économique qu’il avait mis quatre ans à construire contre Moscou.
- Kiev tente de court-circuiter cette manne en frappant raffineries et terminaux russes : si la Russie ne peut être exclue des marchés, ses infrastructures énergétiques restent des cibles militaires à portée de frappe ukrainienne.
Les guerres ont toujours leurs bénéficiaires discrets. Pendant que les regards restent braqués sur les belligérants directs, États-Unis, Israël, Iran, un autre acteur enregistre, en silence, des gains considérables. Les calculs effectués par l’agence Reuters sont, à cet égard, sans ambiguïté : la Russie, deuxième exportateur mondial de pétrole, devrait percevoir en avril 2026 environ 9 milliards de dollars au titre de sa principale taxe sur l’extraction pétrolière, contre 4,2 milliards en mars. Le doublement quasi exact de cette recette fiscale en l’espace d’un mois dit tout de la mécanique à l’œuvre.
Le mécanisme est d’une clarté presque brutale. Le blocage du détroit d’Ormuz, voie de transit pour environ un cinquième du pétrole mondial, a provoqué une tension immédiate sur les marchés de l’énergie. La contraction de l’offre disponible a fait monter les cours. Et qui profite d’une hausse des prix du baril ? Celui qui produit et exporte en dehors de la zone de conflit. La Russie, sanctionnée depuis le début de son opération en Ukraine mais jamais véritablement exclue des marchés mondiaux, se retrouve soudainement dans la position du fournisseur de substitution pour des acheteurs en quête de sécurité d’approvisionnement.
Pendant que les regards restent fixés sur les États-Unis, Israël ou l’Iran, la réalité est ailleurs : la Russie s’impose comme le grand gagnant de cette séquence. Blocage du détroit d’Ormuz, explosion des prix, tensions mondiales… et Moscou encaisse. 9 milliards de dollars… pic.twitter.com/GrTkl3t23T
— GÉOPOLITIQUE PROFONDE (@GPTVoff) April 11, 2026
Une aubaine structurelle pour Moscou
Les chiffres annuels donnent la pleine mesure de l’enjeu. Pour l’ensemble de l’année 2026, Moscou a prévu 7 900 milliards de roubles issus de la seule taxe sur l’extraction minière, soit un peu plus de 100 milliards de dollars. Une projection qui, formulée avant même le pic de crise au Moyen-Orient, sera vraisemblablement revue à la hausse si les tensions persistent. C’est, pour un État dont les finances publiques reposent très largement sur la rente pétrolière et gazière, un ballon d’oxygène d’une ampleur considérable.
Moscou a d’ailleurs laissé filtrer, ce même mardi, qu’il recevait désormais un nombre « considérable » de demandes d’énergie provenant de « divers endroits », sans vouloir en préciser la provenance. Cette discrétion est en elle-même révélatrice : les acheteurs, qu’ils soient asiatiques, européens ou autres, n’ont pas nécessairement intérêt à afficher publiquement leur dépendance nouvelle ou renouvelée au brut russe. Le marché se réorganise dans les coulisses, loin des déclarations officielles.
« Un nombre considérable de demandes d’énergie russe provenant de divers endroits. » Moscou, confirmant une recrudescence des sollicitations internationales, avril 2026
Ce qui rend la situation d’autant plus paradoxale, c’est la décision prise par Washington de lever temporairement certaines sanctions pour autoriser la vente de pétrole russe stocké sur des navires, deux semaines à peine après le début du conflit en Iran. La logique était pragmatique : éviter une pénurie énergétique mondiale aiguë en mobilisant toutes les sources disponibles. Mais l’effet collatéral est direct, les États-Unis ont, par ce geste, contribué à desserrer l’étau qu’ils avaient eux-mêmes construit autour de l’économie russe depuis 2022. Les impératifs à court terme de stabilisation des marchés ont pris le pas sur la cohérence de la stratégie de pression à long terme.
Les limites d’une rente de guerre
Il serait toutefois inexact de présenter la position russe comme sans nuance ni contrainte. Kiev n’a pas renoncé à peser sur cette équation. Les attaques ukrainiennes contre les infrastructures énergétiques russes, raffineries, dépôts, terminaux, se poursuivent et menacent de comprimer la capacité de production russe précisément au moment où la demande mondiale se retourne vers elle. C’est là une logique militaire cohérente : si l’on ne peut pas interdire à la Russie de vendre son pétrole, on peut tenter de réduire ce qu’elle est en mesure d’exporter.
La guerre en Ukraine et la crise au Moyen-Orient forment ainsi, pour Moscou, une équation à double entrée. D’un côté, une manne pétrolière exceptionnelle générée par l’instabilité régionale. De l’autre, une vulnérabilité productive entretenue par un adversaire qui a parfaitement compris que frapper les infrastructures énergétiques constitue l’une des pressions les plus directes sur la capacité de guerre russe. Les deux conflits ne sont pas isolés l’un de l’autre dans la comptabilité stratégique de Moscou, ni dans celle de Kiev.
Ce que révèle cette configuration, c’est la façon dont les crises géopolitiques redistribuent les cartes entre puissances, indépendamment des intentions initiales de leurs protagonistes. Personne, à Washington, Téhéran ou Tel-Aviv, n’a planifié le doublement des recettes fiscales pétrolières russes. C’est pourtant ce qui s’est produit. Dans un système international sans arbitre central, les effets d’une crise débordent toujours les calculs de ceux qui l’ont provoquée ou subie, et profitent parfois à ceux qui n’y participent pas directement. La question qui demeure est de savoir si cette manne exceptionnelle modifiera durablement les marges de manœuvre de Moscou, ou si les frappes ukrainiennes sur ses infrastructures parviendront à en annuler les effets avant que la crise du Golfe ne trouve sa résolution.
Source : leparisien.fr
- Source : Géopolitique Profonde












