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Jeudi, 09 Avr. 2026

Carburants : la crise s’installe, une station sur cinq déjà en rupture

Auteur : Mickaël Lelièvre | Editeur : Walt | Jeudi, 09 Avr. 2026 - 16h00

Les essentiels de cette actualité

  • Le gazole à 2,33 euros le litre, soit une hausse de 60 centimes en quelques semaines : artisans bloquant le périphérique de Nantes, pêcheurs corses paralysant six ports, une auto-entrepreneuse contrainte d’arrêter de travailler.
  • Face à l’urgence, le gouvernement exclut toute aide universelle et délègue l’enquête sur les marges des raffineries à Bruxelles, pendant que cinq pays européens réclament déjà une taxe sur les superprofits énergétiques.
  • Le plafonnement des prix de TotalEnergies produit un effet inattendu : des stations qui ferment leurs pompes en Gironde, faute de viabilité financière pour leurs gérants.
  • Des milliers de PME menacées dans leur existence même : chaque centime de gazole supplémentaire est une ponction nette sur des marges déjà fragilisées, sans capacité de répercussion sur leurs marchés.

Depuis le début de l’offensive israélienne sur Gaza fin février, le prix du gazole a bondi de soixante centimes, pour atteindre 2,337 euros le litre en moyenne ce mardi. L’essence SP95-E10 a pris trente centimes, à 2,018 euros. En quelques semaines, le plein est devenu, pour une partie des Français, une équation impossible. Ces chiffres ne sont pas des abstractions : ils représentent des artisans qui bloquent le périphérique de Nantes, des pêcheurs corses qui paralysent six ports, une jeune auto-entrepreneuse de 21 ans qui confie avoir dû « arrêter de travailler » plusieurs jours faute de pouvoir se payer l’essence, une enseignante du bassin d’Arcachon qui dit « battre tous les records » avec un budget carburant habituel de 120 euros mensuels.

À cette réalité brutale, le gouvernement répond avec une prudence qui ressemble fort à de l’immobilisme. La porte-parole Maud Bregeon a exclu toute « aide universelle » et tout blocage des prix. Elle annonce des dispositifs ciblés, aides-soignantes, aides à domicile, certains agriculteurs, dont on attend encore les contours précis. Ce saupoudrage administratif, aussi légitime soit-il pour les catégories visées, laisse de côté l’immense majorité des actifs contraints de se déplacer pour travailler : artisans, commerçants itinérants, salariés des zones périurbaines et rurales que ni le covoiturage ni les transports en commun ne peuvent secourir.

Une réponse publique à la mesure de l’urgence ?

La réponse de TotalEnergies mérite d’être regardée en face, sans caricature. Le géant pétrolier prolonge son plafonnement des prix jusqu’à fin avril : 2,25 euros pour le diesel, 1,99 euro pour l’essence. C’est une initiative qui, dans l’absolu, va dans le bon sens. Mais le résultat concret est paradoxal : dans certaines stations, ce plafond tarifaire provoque des ruptures d’approvisionnement, parce que la distribution devient financièrement non viable pour les gérants. À Bordeaux, une station ne distribue plus que du bioéthanol E85 ; celle de Talence a purement et simplement fermé ses pompes. Le remède, s’il n’est pas soutenu par une politique cohérente en amont, aggrave localement la désorganisation qu’il prétend atténuer.

« La hausse des carburants augmente énormément les charges », a dénoncé Andrea Lemasson, secrétaire générale de la CNATP, évoquant des « trésoreries fragilisées ».

Ce cri d’alarme des artisans des travaux publics et du paysage dit quelque chose d’essentiel : la hausse des carburants n’est pas seulement un problème de pouvoir d’achat domestique. C’est une menace directe sur la compétitivité et la survie de milliers de PME françaises, ces entreprises de taille humaine qui font le tissu économique du pays et qui n’ont ni trésorerie de réserve ni capacité à répercuter instantanément les hausses sur leurs clients publics ou privés liés par des marchés signés à l’avance. Pour eux, chaque centime de gazole supplémentaire est une ponction nette sur leur marge, parfois sur leur existence même.

Le président de l’Union française des industries pétrolières, Olivier Gantois, s’est voulu rassurant sur RTL, excluant tout risque de pénurie et assurant disposer de « quelques semaines de visibilité ». Il a même noté que la consommation de carburant avait progressé de 1 % en mars, preuve selon lui que la hausse des prix n’avait pas dissuadé les Français d’utiliser leur voiture. Mais cette statistique agrégée ne dit rien des renoncements individuels : ceux qui ont réduit leurs déplacements, décalé des rendez-vous médicaux ou accepté des journées de chômage technique faute de pouvoir se déplacer. La moyenne efface les situations les plus fragiles.

La question des marges et le renvoi à Bruxelles

C’est peut-être sur la question des marges que la réponse gouvernementale est la plus révélatrice. Le ministre de l’Économie Roland Lescure a écrit à la Commission européenne pour qu’elle enquête sur les marges des raffineries en Europe. Cinq pays, l’Espagne, l’Autriche, l’Allemagne, l’Italie et le Portugal, ont, eux, appelé à une taxe sur les bénéfices exceptionnels des entreprises énergétiques. La France, pour sa part, délègue l’enquête à Bruxelles. Ce n’est pas forcément une mauvaise décision en soi, une enquête coordonnée à l’échelle européenne a une portée potentiellement plus large. Mais le calendrier, lui, est celui des Français qui font le plein aujourd’hui.

La ministre Bregeon a affirmé ne pas constater de « marge indue chez les distributeurs ». Soit. Mais la question posée par Roland Lescure à la Commission porte sur les raffineries, pas les distributeurs. Ce distinguo entre les maillons de la chaîne n’est pas anodin : si les marges excessives se nichent au niveau du raffinage, les plafonds appliqués en bout de chaîne, chez le distributeur, ne résolvent rien structurellement. Ils reportent simplement le problème, ou le transforment en rupture d’approvisionnement, comme on l’observe déjà en Gironde.

Ce que cette crise révèle, en réalité, c’est la vulnérabilité d’une économie qui n’a jamais vraiment résolu sa dépendance aux carburants fossiles pour les mobilités du quotidien, sans pour autant avoir construit les alternatives crédibles qui permettraient aux Français des zones rurales et périurbaines de s’en affranchir. Entre la pétition de principe écologique et la réalité automobile des territoires, le fossé n’a pas été comblé. Et ce sont toujours les mêmes, artisans, soignants à domicile, travailleurs précaires, qui en paient le prix, au sens le plus littéral du terme.


- Source : Planetes360

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