La fissure silencieuse : Kent démissionne, Gabbard se tait, le camp anti-guerre trumpiste se cherche
Il y a des démissions qui passent inaperçues. Celle de Joe Kent, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, n'en fait pas partie. En postant sa lettre de démission sur X le 17 mars, cet ancien béret vert aux onze déploiements de combat a fait résonner dans les couloirs de l'administration Trump un son que personne n'avait encore osé émettre si clairement depuis le lancement de la guerre contre l'Iran le 28 février : celui de la dissidence intérieure.
Kent, la voix qui dérange
Kent a écrit qu'il ne pouvait pas "en bonne conscience" soutenir la guerre en Iran, affirmant que Téhéran ne représentait "aucune menace imminente" pour les États-Unis, et que la décision d'entrer en guerre résultait de pressions exercées par Israël et son puissant lobby américain.
La lettre va plus loin encore. Kent y accuse de hauts responsables israéliens et des membres influents des médias américains d'avoir mené une "campagne de désinformation" pour pousser Trump vers la guerre, utilisant les mêmes méthodes qui avaient conduit aux désastreux engagements en Irak. Il exhortait le président à "inverser le cours" des événements, concluant par un lapidaire : "Vous avez les cartes en main".
La démission de Kent marque une nouvelle phase dans le débat interne au mouvement conservateur sur la guerre en Iran : c'est la première fois qu'un haut responsable nommé par Trump quitte son poste en critiquant ouvertement le conflit.
La réponse de Trump fut sans nuance. Il a qualifié Kent de "très faible sur la sécurité" et déclaré que sa démission était "une bonne chose".
Gabbard : entre loyauté institutionnelle et silence éloquent
Aucune personnalité du cabinet Trump n'a été plus explicitement opposée à une guerre avec l'Iran que Tulsi Gabbard. L'ancienne représentante d'Hawaï a construit une partie de son identité politique autour de son opposition aux guerres de "changement de régime". En 2024 encore, elle affirmait : "voter pour Donald Trump, c'est voter pour mettre fin aux guerres, pas pour en commencer".
Pourtant, elle se trouvait bien dans la Situation Room aux côtés du vice-président Vance lorsque les États-Unis et Israël ont lancé les frappes qui ont finalement coûté la vie au guide suprême Khamenei. Depuis, son silence fut presque total.
Lorsque Kent démissionne, Gabbard se manifeste — mais avec une prudence calculée. Elle a évité de mentionner Kent directement ou de commenter sa démission, se contentant de déclarer que "le président Trump a conclu que le régime iranien posait une menace imminente et a agi en conséquence". Une formulation qui défend Trump sans pour autant affirmer elle-même que l'Iran représentait réellement cette menace imminente.
Cette ligne de crête s'est encore affinée lors de son témoignage devant la commission du Sénat sur le renseignement, le 18 mars.
Son évaluation écrite indiquait que l'Iran n'avait pas cherché à reconstruire ses capacités d'enrichissement nucléaire depuis les frappes de l'opération "Midnight Hammer" — une conclusion qui contredit directement l'argument central de Trump selon lequel l'Iran était "à deux semaines" de détenir une arme nucléaire. Mais Gabbard n'a pas lu cette partie de sa déclaration à voix haute.
Questionné par le sénateur démocrate Mark Warner sur cette omission, elle a répondu que "le temps venait à manquer".
"Vous avez donc choisi d'omettre les éléments qui contredisent le président", a observé Warner.
Pressée de dire si la communauté du renseignement avait conclu que l'Iran représentait une menace imminente, Gabbard a renvoyé la responsabilité au président : "Ce n'est pas à la communauté du renseignement de déterminer ce qui constitue ou non une menace imminente". Une réponse qui a surpris jusqu'aux analystes proches de l'administration, tant elle revient à vider le rôle de DNI de sa substance.
Une "enclave anti-guerre" sans chef visible
Jusqu'à la démission de Kent, les critiques de la politique étrangère de Trump au sein de la droite américaine s'exprimaient surtout dans la sphère médiatique. Tucker Carlson, dont un message privé rendu public par ABC News le qualifiait d'acte "absolument dégoûtant et maléfique", estimait que la guerre allait "rebattre les cartes" du mouvement MAGA "de façon profonde".
Candace Owens, ancienne pilier du mouvement MAGA, a quant à elle franchi un pas supplémentaire. Le 6 mars, dans une publication sur X qui a généré des millions de vues, elle a exhorté son audience à ne pas s'engager dans l'armée américaine, estimant que Trump avait trahi l'Amérique en attendant de ses soldats qu'ils meurent "pour Israël". À la démission de Kent, Owens a réagi immédiatement, qualifiant Kent d'"héros américain, patriote et vétéran", ajoutant que Trump était "un président honteux".
Owens avait déjà publié plus d'une douzaine de messages soutenant qu'Israël avait poussé les États-Unis à entrer en guerre. Avec Tucker Carlson et Marjorie Taylor Greene, elle représente des dizaines de millions d'abonnés sur les réseaux sociaux — des voix influentes au cœur même du mouvement MAGA dont les critiques signalent une fracture qui s'élargit.
Greene, qui avait déjà rompu avec Trump dans les mois précédents, a également attaqué la décision, écrivant sur X que c'était "la pire trahison" et que cette guerre risquait d'enfermer les États-Unis dans un nouveau conflit extérieur aux conséquences imprévisibles.
Kent était l'un des membres de l'administration, aux côtés de Gabbard et du vice-président Vance, qui se considèrent comme des républicains méfiants à l'égard des interventions militaires prolongées. Des voix influentes dans les réseaux proches du MAGA — Joe Rogan, Theo Von, Tim Dillon — ont exprimé leur désaccord sur la politique étrangère. Mais les sondages montrent que la base républicaine soutient massivement les frappes : 77 % des républicains, et jusqu'à 90 % des républicains se définissant comme "MAGA", approuvent l'opération.
Le paradoxe Gabbard
Pour Gabbard, qui avait fait campagne pour la présidence en 2020 comme pourfendeuse des "guerres impériales", sa réponse à ce conflit pourrait définir la suite de sa carrière politique et sa capacité à maintenir son image de vétérane attachée à tenir l'Amérique à l'écart des aventures extérieures.
Sa position actuelle est celle d'un équilibriste sur fil de fer : ses évaluations renseignées contredisent discrètement la narration officielle de la Maison-Blanche sur la menace iranienne, sans jamais franchir le pas de l'opposition déclarée. Elle a été présente dans la Situation Room lors des premières frappes, mais garde le silence sur leur bien-fondé. Elle n'a pas condamné la démission de Kent — son propre collaborateur — mais ne l'a pas non plus soutenu publiquement.
La porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, a indiqué que Trump conservait "toute confiance" en Gabbard. Ce qui signifie que, pour l'instant, le président tolère cette ambiguïté calculée.
Mais si la guerre s'enlise, si d'autres démissions suivent, la question restera suspendue dans l'air de Washington : Gabbard sera-t-elle la prochaine à devoir choisir entre sa conscience et sa fonction ?
- Source : ZeJournal












