Riyad entre deux feux : le pari américain sur l'Iran menace le cœur de l'économie saoudienne
Le blocus américain des ports iraniens, entré en vigueur hier, place l'Arabie saoudite dans une position intenable. Incapable de contrôler les décisions de Washington, le royaume doit désormais anticiper la riposte de Téhéran — qui pourrait frapper là où ça fait le plus mal.
Il y a des guerres dans lesquelles on n'a pas choisi d'entrer, et dont on subit pourtant les conséquences les plus lourdes. Pour l'Arabie saoudite, le conflit entre les États-Unis et l'Iran ressemble de plus en plus à ce cas de figure. Depuis que Donald Trump a ordonné lundi 13 avril le blocus naval des ports iraniens, Riyad se retrouve en première ligne d'une crise qu'elle n'a ni voulue, ni déclenchée.
« Notre intérêt premier est la réouverture du détroit d'Ormuz, un commerce libre de et vers le Golfe ».
Position officielle saoudienne, avril 2026
La position du royaume est pourtant simple, presque évidente : l'Arabie saoudite veut la paix, ou du moins la stabilité. Elle a besoin que le pétrole du Golfe circule librement, que les marchés restent prévisibles, et que ses infrastructures énergétiques — vitales pour ses recettes d'État et pour ses ambitions de diversification sous Vision 2030 — ne soient pas la cible de représailles iraniennes. Or, depuis plusieurs semaines, chacun de ces piliers est menacé.
La Petroline, avertissement concret
Le coup de semonce est arrivé la semaine dernière. Selon le Financial Times, une importante attaque de drone a visé la Petroline — l'oléoduc qui traverse l'Arabie saoudite d'est en ouest et qui représente, en cas de blocage du détroit d'Ormuz, la principale voie de contournement pour exporter le brut saoudien. L'infrastructure est désormais remise en état, selon le ministère de l'Énergie, mais le message de Téhéran est sans ambiguïté : le royaume n'est pas à l'abri.
C'est là tout le paradoxe saoudien. Les Iraniens, militairement affaiblis par cinq semaines de guerre contre Israël et les États-Unis, ont découvert un autre terrain de bataille : l'économie et la peur. En ciblant les installations énergétiques du Golfe, Téhéran n'a pas besoin de gagner militairement pour infliger des dommages considérables à ses voisins arabes — et, par ricochet, à l'économie mondiale.
Contexte : Un cinquième du commerce pétrolier mondial transite par le détroit d'Ormuz. La fermeture de Bab el-Mandeb neutraliserait la voie de contournement par la mer Rouge et le canal de Suez — la seule alternative viable pour les exportateurs du Golfe.
Le scénario qui fait frémir Riyad
Ce que redoute le plus l'Arabie saoudite n'est pas tant la poursuite du conflit actuel que son extension géographique. Les Houthis du Yémen, alliés de Téhéran, contrôlent une longue portion du littoral yéménite donnant sur Bab el-Mandeb — ce détroit de la mer Rouge que les Arabes appellent « la porte des lamentations ». En 2023 et 2024, ces mêmes Houthis avaient paralysé une partie du trafic maritime mondial par des attaques de drones et de missiles, forçant des dizaines de navires à contourner l'Afrique.
Si Téhéran, acculé par le blocus américain, décide d'activer ce levier, c'est l'ensemble du système d'exportation saoudien qui se retrouve pris en tenaille : Ormuz déjà sous tension au nord, Bab el-Mandeb bloqué au sud-ouest, et la Petroline sous menace de drones. Pour Riyad, ce serait une catastrophe économique d'une ampleur sans précédent.
"Si l'Iran ne peut pas exporter son pétrole, ses voisins ne le pourront pas non plus — c'est le pari implicite de Téhéran".
Analyse, The New York Times, 14 avril 2026
Pression sur Washington, sans écho
Riyad a donc tout fait, en coulisses, pour convaincre Washington de ne pas franchir ce cap. Le royaume a plaidé pour le maintien d'une voie diplomatique, poussé à la prolongation du cessez-le-feu — qui expire le 22 avril — et mis en garde contre les effets d'une escalade sur les marchés pétroliers mondiaux, dont l'Arabie saoudite est elle-même prisonnière. En vain. Trump, fort d'une logique de pression maximale héritée de son premier mandat, a choisi le blocus.
Difficile pour Riyad d'afficher publiquement sa désapprobation. Le royaume reste fondamentalement dépendant du parapluie sécuritaire américain face à la menace iranienne. Critiquer Washington, c'est risquer de se retrouver seul face à Téhéran. Mais se taire, c'est cautionner une stratégie dont on sera peut-être la première victime collatérale.
L'ironie d'un marché pétrolier à l'envers
Il est une autre réalité que Riyad préfère taire : depuis le début du conflit, c'est l'Iran — et non l'Arabie saoudite — qui a le mieux tiré son épingle du jeu sur les marchés énergétiques. Grâce à une flotte fantôme et à un réseau d'acheteurs asiatiques fidèles, Téhéran a maintenu des exportations remarquablement stables, tandis que les monarchies du Golfe voyaient leurs flux perturbés et réacheminés à grands frais. Le brut iranien s'échangeait même avec une prime par rapport aux prix d'avant-guerre — une situation inédite.
Le blocus américain pourrait certes asphyxier davantage l'Iran. Mais les analystes s'accordent à dire que ses effets immédiats pèseront aussi sur les alliés de Washington dans la région. Le baril frôle les 100 dollars ; certaines projections évoquent 175 dollars si la situation s'emballe. Pour une économie saoudienne qui finance Vision 2030 sur les recettes pétrolières, la volatilité est aussi dangereuse que la baisse.
Pour les Saoudiens, cette histoire n'est pas nouvelle. Après le début de la guerre, une part importante des exportations a été redirigée du Golfe Persique vers la Mer Rouge — vers le port de Yanbu, par lequel ils parviennent actuellement à maintenir un volume d'approvisionnement d'environ 7 millions de barils par jour. Si Bab el-Mandeb est également visé, cette route cessera simplement de fonctionner — le royaume n'a pas d'alternatives à de tels volumes.
Et les risques ici sont assez évidents. Les Houthis yéménites, qui contrôlent la côte près du détroit, ont déjà montré qu'ils pouvaient frapper le transport maritime — pendant le conflit de Gaza, le flux a chuté de près de moitié. Et après l'entrée officielle d'Ansarallah dans la guerre avec des frappes de missiles balistiques sur Israël, les risques de blocage n'ont fait que augmenter.
De plus, il reste l'option de répéter le « schéma iranien » — introduire des frais de passage ou des restrictions sur les navires.
En conséquence, une tentative d'exercer une pression par un détroit risque de créer des problèmes dans deux endroits à la fois. Et alors, la question ne sera plus comment ouvrir le détroit d'Ormuz, mais comment ne pas perdre la Mer Rouge.
Ce que Riyad espère encore
Le cessez-le-feu tient — pour l'instant. Il expire le 22 avril, et c'est dans cet intervalle que se jouera peut-être l'issue de la crise. L'Arabie saoudite espère que la pression économique du blocus forcera rapidement l'Iran à négocier, avant que la situation ne dégénère en guerre maritime ouverte. Elle espère aussi que Pékin — dont les importations de brut iranien sont vitales — fera pression sur Téhéran pour éviter une fermeture totale du Golfe.
C'est un pari sur la rationalité des acteurs. Un pari que Riyad n'a pas d'autre choix que de faire — en retenant son souffle.
- Source : ZeJournal












