Le Conseil de Gaza de Trump, ou la résurgence du colonialisme
Dans le lexique de la géopolitique moderne, les mots servent rarement à décrire la réalité. La plupart du temps, ils servent à la camoufler. L’émergence de propositions telles que le «Conseil de paix de Gaza» illustre un tournant linguistique subtil, marquant la transition entre la violence aveugle de l’occupation militaire et l’oppression bureaucratique de la recolonisation. En présentant l’administration de Gaza comme une initiative de «rétablissement de la paix», ses instigateurs tentent de ressusciter le système des mandats du début du XXe siècle, privant ainsi efficacement une population de ses droits sous couvert de prétendus «impératifs humanitaires».
Pour comprendre la gravité d’un tel procédé, il faut l’analyser non pas comme une mesure de sécurité temporaire, mais comme la manifestation délibérée d’un néocolonialisme et d’une attaque directe contre tout projet de décolonisation.
La «mission civilisatrice» et la logique du mandat
Le fondement théorique de tout «Conseil de paix» s’enracine dans ce que le théoricien politique Frantz Fanon a identifié comme la «mission civilisatrice» coloniale. Cette logique part du postulat que le sujet colonisé est intrinsèquement «inapte» à l’autodétermination. Dans cet esprit, Gaza n’est pas considérée comme une entité politique souveraine, mais comme un «espace problématique» nécessitant une gestion externe.
Ces mandats illustrent le système mis en place par la Société des Nations, notamment les mandats de classe À établis après la Première Guerre mondiale. Ces mandats étaient fondés sur la conviction que certaines populations n’étaient pas encore en mesure de faire face seules aux défis du monde moderne. En proposant un conseil de surveillance externe, potentiellement composé de puissances occidentales ou de leurs représentants régionaux, la communauté internationale tente de rétablir un régime de tutelle. Cette régression fondamentale remplace le droit légal à l’autodétermination par une existence «supervisée» et conditionnelle, où la «paix» est définie comme l’absence de résistance à l’ordre dominant.
Le néocolonialisme et la «gestion» de Gaza
Alors que l’impérialisme du XIXe siècle visait l’extraction directe des ressources, le néocolonialisme repose sur le contrôle des infrastructures, des frontières et de la légitimité politique. Un «Conseil de paix de Gaza» fonctionnerait comme l’ultime dispositif néocolonial.
En internationalisant l’administration de Gaza, la puissance occupante et ses alliés peuvent externaliser les répercussions morales et logistiques du contrôle, créant ainsi un «rempart de légitimité». Si le conseil est composé de plusieurs nations, la responsabilité spécifique du colonisateur disparaît dans une «responsabilité internationale» nébuleuse. Achille Mbembe décrit ce processus comme de la nécropolitique : l’exercice de la souveraineté par le pouvoir de dicter qui peut vivre et qui doit mourir, désormais géré par un comité aseptisé d’«experts» et de «gardiens de la paix».
Le conseil devient alors un mécanisme permettant :
- de dépolitiser la lutte : il réduit une lutte fondamentale pour la libération nationale à une série de «défis techniques» (comme la gestion des déchets, l’apport calorique, la logistique frontalière)
- de fragmenter l’identité : en traitant Gaza comme une unité administrative distincte du reste des territoires palestiniens, il renforce la stratégie coloniale du «diviser pour régner», entravant ainsi la création d’un État palestinien unifié.
Fondements raciaux du cadre de «paix»
Il est impossible de discuter de la recolonisation sans aborder le racisme qui la favorise. Le «Conseil de paix» repose en effet sur une hiérarchie racialisée de la souveraineté. Ce principe part du postulat que la vie des Palestiniens ne peut être «gouvernée» que par une intervention coercitive extérieure.
Cette vision s’inscrit dans la continuité de l’orientalisme d’Edward Said, où «l’Orient» est dépeint comme un espace perpétuellement chaotique et irrationnel, nécessitant l’intervention d’un «Occident rationnel» pour rétablir et maintenir l’ordre. Refuser de permettre aux Palestiniens de mener leur propre reconstruction ou de gérer leurs propres frontières est une déclaration de suspicion raciale. Elle suggère que la population indigène ne peut pas être dotée des outils de la modernité – aéroports, ports ou forces de police permanentes – car sa «nature» serait intrinsèquement menaçante. Cette racialisation justifie la nature «temporaire permanente» de l’occupation, où les critères de «préparation à l’indépendance» sont constamment modifiés.
La lutte pour la décolonisation
Face à cette dérive néo-impérialiste, le concept de décolonialité propose une alternative radicale. La décolonialité ne se limite pas à la «décolonisation» (le retrait des troupes). Ce concept vise à démanteler la «colonialité du pouvoir», c’est-à-dire les structures sous-jacentes de pensée et de gouvernance qui perpétuent les hiérarchies impériales.
Une approche décoloniale de la question de Gaza rejetterait tout conseil, comité ou mandat n’émanant pas de la volonté organique du peuple palestinien. Elle soutient que :
- La souveraineté est inaliénable. Elle ne peut être «acquise» en prouvant sa bonne conduite à un conseil composé d’anciens maîtres coloniaux.
- Les indemnisations priment sur la gestion : au lieu d’un «Conseil de paix» chargé de gérer la pauvreté, un cadre décolonial exige des réparations pour les décennies de destruction systématique de l’économie et des infrastructures de Gaza.
- Libération épistémique : le monde doit cesser de considérer Gaza sous l’angle des «menaces pour la sécurité» et commencer à la considérer sous l’angle des «droits humains et de la libération nationale».
Le danger de la recolonisation «humanitaire»
L’aspect le plus insidieux du «Conseil de paix de Gaza» tient à son apparence humanitaire. En se concentrant sur l’acheminement de l’aide et la reconstruction des hôpitaux, il cherche à obtenir le «consentement» des populations en leur fournissant les moyens de subsistance de base.
Cependant, comme le souligne le politologue Giorgio Agamben, lorsque les êtres humains sont réduits à la «vie nue», c’est-à-dire à une simple existence biologique sans droits politiques, ils sont particulièrement vulnérables. Un Conseil qui nourrit une population tout en lui refusant le droit de vote, de circuler librement ou de s’exprimer sur son avenir n’est pas un organisme humanitaire, mais une administration répressive. Il transforme la bande de Gaza en un enclos sous contrôle, une «ville entrepreneuriale» high-tech où la société n’est qu’un consortium de puissances mondiales.
Rejeter la réinitialisation impériale
Cette proposition d’un «Conseil de paix pour Gaza» sera un test décisif pour le XXIe siècle. Allons-nous permettre le retour de l’ère du «mandat», où les nations puissantes se répartissent les droits des nations «plus faibles» dans de luxueuses salles de réunion ? Ou allons-nous défendre les principes durement acquis d’après-guerre, qui affirment que tous les peuples ont le droit à l’autodétermination ?
Accepter la recolonisation de Gaza, c’est accepter un monde où les puissants font ce que bon leur semble et où les faibles subissent leur sort, tandis qu’un «Conseil de paix» rédige les comptes-rendus de ses délibérations. La lutte pour Gaza incarne le premier front de la lutte mondiale pour la décolonisation. Elle exige que nous cessions de «gérer» les opprimés et que nous nous attaquions aux systèmes d’oppression. Toute solution autre que la pleine souveraineté ne saurait être qualifiée de paix, tout au plus de consentement des colonisés.
Traduction: Spirit of Free Speech
- Source : Juan Cole















