La folie de Macron à Damas : comment quelques bombes ont mis à nu la façade française
Emmanuel Macron s’est donc envolé pour Damas, tout en fanfaronnade gauloise et en nostalgie post-impériale, pour voir la réalité lui exploser – au sens propre – sous les yeux depuis la fenêtre de sa chambre (officiellement il aurait quitté l’hôtel 15 minutes avant les explosions et « n’aurait rien entendu »). Les explosions près de l’hôtel Four Seasons n’étaient pas seulement une faille de sécurité ; elles constituaient une métaphore parfaitement synchronisée. Le Moyen-Orient est une carcasse que les vautours sont en train de dévorer, et la France vient d’arriver pour grignoter des os blanchis, en faisant comme si on était encore en 1920. Disons-le sans détour : cette visite ne change rien et ne changera rien. Pour la Syrie, ce n’est qu’une note de bas de page. Pour la France, c’est une humiliation déguisée en séance photo. Voici pourquoi.
Commençons par mettre de côté le théâtre diplomatique.
En 2026, la Syrie n’est pas un État souverain. C’est, au mieux, un protectorat turc doté d’une meilleure image publique financée par le Qatar et adoubée par l’Arabie Saoudite. Les empreintes d’Ankara sont omniprésentes au sein du soi-disant gouvernement de transition à Damas : les services de renseignement turcs sélectionnent les ministres, l’armée turque donne son feu vert aux opérations, et les mandataires économiques turcs raflent les contrats de reconstruction avant même que la poussière ne retombe. Les anciens rebelles devenus dirigeants de Hay’at Tahrir al-Sham (Instance de Libération du Levant) doivent leur survie aux drones et à la logistique turcs. Erdogan n’a pas passé toute une décennie à armer, financer et protéger ces factions pour laisser un président français débarquer et revendiquer une sphère d’influence. Macron a beau parler de « coopération culturelle » et de « transition politique », les véritables décisions se prennent à Ankara, tandis que Doha et Riyad signent les chèques.
L’argent, suivez l’argent! Le Qatar et l’Arabie saoudite financent le nouveau régime syrien, non par charité ou solidarité, mais pour s’assurer la loyauté et contenir leurs rivaux. L’argent de Doha permet de maintenir à flot les institutions d’Idlib, désormais rattachées à Damas ; l’Arabie saoudite tente désespérément d’éloigner les factions sunnites tant de l’orbite des Frères musulmans que des mandataires pro-iraniens en pleine résurgence. Mais cette bouée de sauvetage financière s’accompagne de conditions qui font de la Syrie une mosaïque de seigneurs de guerre dépendants et d’intermédiaires extrêmement corrompus. Les vagues promesses de « soutien » de l’UE formulées par Macron sont risibles alors que l’Europe n’arrive même pas à s’entendre sur une ligne budgétaire commune, sans parler de rivaliser avec les chèques en blanc des monarchies du Golfe. En réalité, la France participe à une vente aux enchères truquée avec de la petite monnaie ou des petites pièces jaunes (des sous).
Et puis, il y a le voisinage. Regardez vers le sud : l’armée israélienne ne se contente plus d’occuper le plateau du Golan. Depuis l’effondrement du régime d’Assad, les forces israéliennes ont tracé au bulldozer une «zone de sécurité » s’enfonçant profondément dans les provinces de Quneïtra et de Deràa, la qualifiant de temporaire tout en y construisant des bases, des colonies et des routes permanentes. Damas se tord les mains tandis que Tel-Aviv dicte ce que signifie la souveraineté — indice : elle ne signifie rien à l’ouest de l’autoroute M5. Passez votre chemin. La France de Macron, perpétuellement terrifiée à l’idée d’être taxée d’anti-israélienne, émettra des condamnations tièdes avant de ne rien faire du tout face à Israël. Les bombes qui ont explosé près de son hôtel auraient tout aussi bien pu être un rappel, de la part de tous les acteurs de la région, que les paroles de la France n’ont aucun poids.
Si l’on jette un œil vers l’est : l’Irak est un chaudron bouillonnant où se mêlent la domination des milices chiites, les affrontements entre Turcs et Kurdes et un corridor iranien qui mène tout droit à la frontière libanaise. Tout gouvernement syrien souhaitant sécuriser son flanc Est doit naviguer dans un mélange toxique de postes de contrôle des Kata’ib Hezbollah, de ramifications du PKK, de vestiges des « conseillers » américains et de mercenaires des armées privées US. Macron n’arrive même pas à stabiliser le Liban — un pays que la France a historiquement choyé et qui est aujourd’hui complètement désintégré, devenu un État défaillant sans président, avec une monnaie sans valeur aucune, et où tout s’effondre. Si Paris n’est pas capable de remettre Beyrouth sur pied, pourquoi prétendre qu’il peut influencer Damas ? L’idée que la France puisse d’une manière ou d’une autre jouer un rôle de médiateur ou de reconstruction alors que le cadavre du Liban pourrit en plein jour juste à côté relève de la pure illusion.
Les bombes près du Four Seasons constituent le verdict définitif. Dans une ville où chaque faction dispose d’une milice armée, où chaque milice a un commanditaire étranger, et où chaque service de renseignement mène des opérations sous faux pavillon un mardi comme n’importe quel autre, une attaque contre un visiteur de haut rang ne « se produit » pas simplement. C’est un message : vous ne maîtrisez pas la situation. Qu’il s’agisse de cellules dormantes de Daech cherchant à embarrasser le HTS, de saboteurs soutenus par l’Iran furieux contre l’axe Turkiye-Pays du Golfe, d’Israël (pour jouer à faire peur) ou même d’une faction nationale adressant un avertissement aux marionnettes d’Ankara, le résultat est le même. Macron s’est retrouvé dangereusement exposé sur une scène où la France n’a plus de réel pouvoir depuis les rêves éveillés de De Gaulle. Il s’en va, et les cycles de vengeance, de trahison et d’exploitation dans un pays en plein chaos se poursuivent sans relâche.
Alors, qu’apporte réellement cette visite ?
Pour la Syrie, rien d’autre qu’un décor d’Instagram pour un conseil de transition raté qui cherche désespérément à paraître légitime.
Pour la France, c’est un projet de vanité qui révèle une faillite stratégique. Macron peut ainsi jouer les hommes d’État à un moment où sa cote de popularité est au plus bas, mais le Moyen-Orient avale et recrache ce genre de mises en scène tous les jours. La région est plongée dans un chaos total précisément parce que les frontières post-ottomanes sont violemment redessinées par les Turcs, les Perses, les Israéliens et les potentats du Golfe — dont aucun n’a besoin de l’autorisation ni de la participation de la France. Le Quai d’Orsay peut toujours présenter cela comme « le retour de la France au Levant », mais sur le terrain, ce n’est qu’un touriste qui se promène dans une zone de guerre avec une cible dans le dos, confondant le bruit avec l’influence.
Les explosifs près du Four Seasons auraient dû réveiller tout le monde. Au lieu de cela, l’Élysée va invoquer la « résilience », et les commentateurs vont débattre des nuances d’un éditorial. La vérité est plus sombre : la Syrie est le cimetière des ambitions des grandes puissances, et Macron vient d’y déposer une nouvelle gerbe. La France s’en ira, les bombes continueront d’exploser, et les véritables maîtres de Damas – les généraux turcs et les financiers du Golfe – poursuivront leurs activités sans sourciller. Ce n’est pas du cynisme. C’est la réalité toute crue.
NB: on regrette la disparition des brillants caricaturistes libanais, syriens et palestiniens des pays du Levant et du Moyen-Orient. Ils auraient illustré avec brio ce qui ce passe actuellement.
- Source : Strategika












