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Vendredi, 03 Juill. 2026

Nord Stream : la justice allemande confirme la piste ukrainienne que l’Europe voulait éviter

Auteur : Mickaël Lelièvre | Editeur : Walt | Vendredi, 03 Juill. 2026 - 16h06

Les essentiels de cette actualité

  • Le parquet fédéral allemand a inculpé Serhii K., ancien militaire ukrainien de 50 ans, pour le sabotage des gazoducs Nord Stream en septembre 2022.
  • Pourquoi la Suède, le Danemark et la Pologne ont-ils fermé leurs dossiers ou refusé de coopérer, laissant l’Allemagne seule instruire l’affaire ?
  • La défense invoque l’acte de guerre : un argument juridiquement sérieux qui pourrait redéfinir la nature même de l’infraction jugée à Hambourg.
  • Quelles responsabilités politiques et étatiques resteront hors du prétoire, faute d’un mécanisme d’attribution contraignant en droit international ?

Presque quatre ans. C’est le temps qu’il aura fallu pour que l’une des opérations de sabotage les plus spectaculaires de l’après-guerre froide aboutisse à une accusation formelle. Le parquet fédéral allemand a déposé, le 30 juin 2026, un acte d’accusation contre Serhii K., un Ukrainien de cinquante ans, ancien militaire, extradé d’Italie en novembre dernier. Les chefs retenus sont précis : attaque contre des infrastructures énergétiques civiles, provocation d’explosion, destruction d’ouvrages et perturbation de services publics. Ce que ce dossier dit sur l’Europe, sur la guerre et sur le droit mérite qu’on s’y arrête.

Rappelons ce qui s’est passé. Dans la nuit du 26 septembre 2022, trois des quatre conduites des gazoducs Nord Stream sont éventrées sous la Baltique, au large de l’île danoise de Bornholm, par des charges explosives. Une destruction d’infrastructure sans équivalent sur le continent depuis des décennies, perpétrée en mer, en dehors de tout théâtre de combat officiel, contre des équipements auxquels l’Allemagne était directement liée. L’enquête allemande a reconstitué l’essentiel : un voilier de plaisance, l’Andromeda, loué à Rostock, une équipe composée notamment de plongeurs, d’un skipper et d’un expert en explosifs, des documents falsifiés, des traces d’explosifs.

Deux enquêtes closes, une extradition bloquée : Berlin seul face au dossier

Ce qui frappe, dans la géographie judiciaire de cette affaire, c’est son asymétrie radicale. La Suède a clos son enquête en 2024, en expliquant que l’affaire ne relevait pas de sa juridiction. Le Danemark a également abandonné ses investigations. La Pologne, de son côté, a refusé d’extrader un autre suspect recherché par Berlin, un plongeur ukrainien identifié dans plusieurs articles comme Volodymyr Z. Varsovie n’a pas seulement bloqué une procédure : elle a envoyé un signal politique clair, celui d’une solidarité avec Kiev plus forte que la coopération judiciaire avec Berlin.

L’Allemagne, seule, a tenu le registre judiciaire jusqu’au bout. Et c’est devant la juridiction de Hambourg que se jouera, dans les prochains mois, ce qui peut encore l’être d’un point de vue pénal. Cela mérite d’être noté : dans un contexte où les capitales européennes ont massivement soutenu l’Ukraine depuis 2022, où la solidarité avec Kiev est présentée comme une exigence morale et stratégique, Berlin a néanmoins maintenu une instruction contre un ressortissant ukrainien accusé d’avoir participé à une opération contre une infrastructure directement liée à sa sécurité énergétique. C’est un choix institutionnel qui n’allait pas de soi.

La défense de Serhii K. repose sur une thèse qui mérite d’être prise au sérieux juridiquement, même si elle est politiquement explosive : l’acte de guerre. Son avocat fait valoir que son client aurait agi dans le cadre d’un conflit armé, ce qui, selon certaines interprétations du droit international humanitaire, pourrait modifier la nature même de l’infraction. Ce n’est pas une pirouette procédurale : c’est une question de fond qui touche aux limites du droit pénal ordinaire lorsqu’il se heurte à des actes commis dans le contexte d’un conflit entre États.

Les chefs retenus sont sobres : attaque contre des infrastructures énergétiques civiles, provocation d’explosion, destruction d’ouvrages et perturbation de services publics. Presque quatre ans d’instruction pour en arriver là.

Le procès de Hambourg ne jugera pas la guerre. Il ne dira probablement pas qui, au niveau politique et stratégique, a ordonné ou autorisé l’opération. Les questions qui structurent le débat public depuis 2022, qui a commandité ? avec quel degré de connivence des États ?, resteront, selon toute vraisemblance, hors du prétoire. Un tribunal pénal juge des individus sur des faits précisément circonscrits, pas des architectures de décision militaire ni des chaînes de commandement que personne, officiellement, ne revendique.

Ce que le droit peut dire, et ce qu’il ne peut pas

C’est là que réside la tension centrale de cette affaire. Le sabotage de Nord Stream s’est produit dans une zone grise délibérément cultivée : une opération aux effets massifs, économiques, énergétiques, symboliques, sans revendication, sans attribution officielle, sans déclaration de responsabilité. Ce type d’action, que les stratèges rattachent souvent aux opérations clandestines ou à la guerre hybride, est précisément conçu pour déborder les cadres juridiques existants.

Le droit international ne dispose pas d’un mécanisme d’attribution simple et automatiquement contraignant pour ce type d’acte. L’enquête judiciaire nationale peut établir des faits, identifier des exécutants, produire des preuves recevables. Elle ne peut pas, par elle-même, tirer toutes les conséquences politiques ou diplomatiques d’une éventuelle responsabilité étatique. Ce travail appartient à d’autres instances, et ces instances, en l’occurrence, ont choisi de ne pas s’en emparer.

Le refus polonais d’extrader le second suspect est, à cet égard, révélateur. Varsovie a juridiquement justifié sa décision, mais le signal politique reste lisible : dans le rapport de force actuel, la solidarité avec Kiev prime sur la coopération judiciaire avec Berlin. Ce n’est pas un jugement moral, c’est un calcul d’intérêt que tout analyste réaliste peut comprendre. Cela ne le rend pas moins significatif.

Le procès qui s’ouvrira à Hambourg sera donc, dans sa portée réelle, un procès partiel. Il établira peut-être la culpabilité pénale d’un homme. Il n’établira pas, à lui seul, la vérité politique d’un événement dont les ramifications, qui savait, qui a ordonné, quel État a couvert, dépassent largement ce qu’un tribunal ordinaire peut instruire. Ce décalage entre la gravité des faits et l’étroitesse du prisme judiciaire est lui-même une donnée politique majeure. L’Europe a choisi de traiter comme un dossier pénal ce qui était, par sa nature et ses effets, un acte de puissance. Le résultat, c’est que la justice avancera, mais que la question, elle, restera ouverte.


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