France : l’effondrement silencieux des implantations d’entreprises
Les essentiels de cette actualité
- 1 305 projets d’implantation en 2025, contre 1 871 en 2021 : la France enregistre son niveau d’attractivité le plus bas depuis 2019, soit un recul de près de 30 % en quatre ans.
- Derrière les discours triomphalistes de « France is back », le rebond industriel des années Macron était largement artificiel — et les chiffres actuels révèlent enfin l’ampleur de la fragilité dissimulée.
- Les projets à capitaux étrangers ont chuté de 36 % : les investisseurs internationaux envoient un signal clair sur leur défiance envers une France jugée instable, fiscalement imprévisible et administrativement complexe.
- Ce sont les territoires qui paient la facture : des zones d’activités viabilisées, des hangars vides, et des maires de villes moyennes qui attendaient des emplois qui ne viendront pas.
Les chiffres sont implacables. Selon le baromètre SCET–Ancoris publié par la Banque des Territoires, le nombre de projets d’implantation d’entreprises en France est tombé à 1 305 en 2025, contre 1 595 en 2024 et 1 871 au pic de 2021. C’est, selon les termes mêmes du document, « le niveau le plus bas atteint depuis 2019 ». Un recul de près de 30 % en quatre ans, dans un pays qui se gargarise depuis des années du mot « attractivité ».
Ce décrochage ne tombe pas du ciel. Il s’inscrit dans une dégradation plus large de l’investissement des entreprises non financières, en repli de 1,6 % sur l’année 2024 selon l’Insee, après une progression de 3,1 % en 2023. Les entreprises réduisent leurs dépenses en produits manufacturés et en construction, précisément les deux postes qui conditionnent l’ouverture ou l’extension de sites industriels. L’arbre se lit dans ses racines : quand les trésoreries s’assèchent et que le coût du capital monte, les décisions d’implantation sont les premières à être reportées, puis annulées.
Réindustrialisation : l'investissement au plus bas depuis 2019.
— Coureau Frederic (@CoureauFrederic) March 21, 2026
Mille trois cent cinq. C'est le nombre de projets d'implantation d'entreprises détectés en France en 2025 par Ancoris, cabinet spécialisé dans le développement économique territorial.
Un chiffre en recul de 18 %… pic.twitter.com/JDsUcWnHg6
Le mirage de la réindustrialisation
Il faut ici nommer les choses avec précision. Depuis 2017, le pouvoir macroniste a érigé l’attractivité économique en marqueur identitaire de sa politique. « France is back », avait lancé Emmanuel Macron au forum de Davos en janvier 2018. Les Choose France, les inaugurations de gigafactories et les bilans triomphalistes de Business France ont nourri un récit officiel présentant la France comme le premier pays d’Europe pour l’accueil des investissements étrangers. Ce récit n’était pas entièrement faux : les années 2021 et 2022 avaient effectivement vu un regain réel d’implantations, porté par la reprise post-Covid et les plans de soutien massifs à l’investissement.
Mais ce que les chiffres de 2025 révèlent, c’est la fragilité structurelle de ce rebond. Il était en grande partie artificiel, gonflé par des effets de rattrapage et des dispositifs publics qui masquaient des fragilités fondamentales. Aujourd’hui que les taux d’intérêt ont monté, que les aides ont été rabotées et que l’incertitude politique a atteint un niveau inédit, notamment avec la dissolution surprise de l’Assemblée nationale et la succession de gouvernements incapables de stabiliser une trajectoire budgétaire, l’édifice se lézarde.
« L’incertitude fiscale et budgétaire pèse sur la reprise de l’investissement des entreprises », évaluant son impact négatif à près d’un point sur l’investissement agrégé.
C’est la Banque de France elle-même qui l’écrit, fin 2025. Un point de PIB d’investissement perdu à cause de l’incertitude politique et budgétaire : c’est considérable, et c’est directement imputable aux choix, ou aux non-choix, des gouvernements successifs depuis 2022. La dissolution de juin 2024, présentée par Macron comme un pari démocratique, a eu un coût économique réel, documenté, que l’exécutif ne peut plus prétendre ignorer.
Le secteur le plus touché est symptomatique : la logistique enregistre une chute de 26 % des projets en 2025, l’industrie recule de 10 %, le tertiaire de 8 %. Mais c’est dans l’industrie que le signal est le plus grave. Le baromètre évoque explicitement « un risque de véritable décrochage structurel », la tendance baissière ayant démarré dès 2023. Plus révélateur encore : la part des projets industriels générant moins de cinq emplois est passée de 27 % en 2023 à 41 % en 2025. Les implantations qui arrivent encore sont de plus en plus modestes, de plus en plus petites, de plus en plus marginales. La réindustrialisation dont on nous rebat les oreilles ressemble, vue de près, à un mouvement de rétraction lent et régulier.
La France perd un supercalculateur à 10 milliards d'euros 🫠
— BFM Business (@bfmbusiness) March 20, 2026
L'entreprise britannique Fluidstack s'était engagée lors de Choose France 2025 à construire un supercalculateur IA. Moins d'un an plus tard, elle se retire et déplace le projet aux États-Unis.
🎙️ @ErwanMorice pic.twitter.com/VnzgKiR3Cb
Les territoires paient l’addition
Ce qui est en jeu derrière ces statistiques, ce ne sont pas des abstractions macroéconomiques. Ce sont des emplois qui n’arrivent pas dans des bassins qui en avaient besoin. Ce sont des recettes fiscales locales qui manquent à des collectivités qui ont pourtant investi, parfois lourdement, dans des zones d’activités, des infrastructures d’accueil et des agences de développement économique. Ce sont des maires de villes moyennes qui ont fait le pari de la reconversion industrielle et qui se retrouvent avec des terrains viabilisés et des hangars vides.
Le recul de 36 % des projets à capitaux étrangers est particulièrement éloquent. Il ne s’agit plus seulement d’un ralentissement conjoncturel : c’est un signal envoyé par les investisseurs internationaux sur leur perception de la France comme destination fiable. L’instabilité politique, la pression fiscale, la complexité administrative et les incertitudes sur l’énergie forment un cocktail dissuasif que les discours de Davos ne suffisent plus à contrebalancer.
Il y a quelque chose d’amer dans le constat que 85 % des décideurs locaux se déclarent pourtant optimistes pour leur territoire. Cet optimisme dit quelque chose de réel : les élus et les agents de développement économique continuent de se battre, d’innover, de prospecter. Mais il dit aussi quelque chose d’inquiétant sur le décalage entre la volonté des acteurs de terrain et les conditions-cadres que l’État leur offre. On ne peut pas demander aux territoires de porter seuls une ambition industrielle que les politiques nationales sapent par leur instabilité et leur manque de lisibilité.
La vraie question, que le baromètre pose sans la trancher, est de savoir si ce creux est conjoncturel ou structurel. La réponse honnête est simple : les deux. Conjoncturel, parce que les taux d’intérêt finiront par baisser, parce que les trésoreries des entreprises finiront par se reconstituer et parce qu’un gouvernement stable finira bien par s’installer. Structurel, parce que la France n’a toujours pas résolu ses problèmes de fond : coût de l’énergie industrielle, pression fiscale sur la production, complexité réglementaire et difficultés de recrutement dans les bassins d’emploi désindustrialisés. Ces freins ne se lèvent pas avec un discours à Davos. Ils se lèvent avec une politique industrielle cohérente, durable, dotée de moyens pérennes et portée par un État qui assume enfin la priorité de la production sur la finance, de l’enracinement sur la mobilité et de la souveraineté économique sur l’attractivité de façade.
- Source : Planetes360












