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Samedi, 04 Avr. 2026

Hôpitaux sous les bombes : l'Iran face à une guerre sanitaire

Auteur : Romi | Editeur : Walt | Samedi, 04 Avr. 2026 - 16h14

Vingt établissements de santé confirmés détruits ou mis hors service en un mois. L'Institut Pasteur de Téhéran réduit en partie à l'état de ruines. Une usine de médicaments contre le cancer bombardée. L'OMS tire la sonnette d'alarme. La communauté internationale, elle, choisit ses mots. Les faits, le droit, les réactions.

Les images diffusées par le ministère iranien de la Santé ne laissent aucune place au doute : l'Institut Pasteur de Téhéran, fondé en 1920, partenaire historique du réseau international Pasteur, gît en partie sous les décombres. Des bâtiments éventrés, des laboratoires soufflés, un siècle de recherche biomédicale anéanti en quelques secondes. Le 3 avril 2026, l'Organisation mondiale de la santé a confirmé que l'établissement avait été mis hors d'état de fonctionner. Ce n'est pas un incident isolé. C'est le vingtième.

Un bilan documenté par l'OMS elle-même

Depuis le 1er mars 2026, l'OMS a vérifié plus de vingt attaques contre des infrastructures de santé en Iran, faisant au moins neuf morts parmi le personnel soignant, dont un spécialiste des maladies infectieuses et un membre du Croissant-Rouge. Ce n'est pas une source iranienne ni un média alternatif : c'est le directeur général Tedros Adhanom Ghebreyesus lui-même qui l'a déclaré publiquement, en lançant dans la foulée un appel d'urgence de 30,3 millions de dollars.

Le Croissant-Rouge iranien avance un chiffre bien supérieur : 307 sites médicaux, hôpitaux et pharmacies endommagés depuis le début du conflit. L'OMS note par ailleurs que les frappes semblent marquer un élargissement progressif des cibles — au-delà des infrastructures militaires et gouvernementales visées lors des premières semaines — vers la santé, l'éducation et les transports.

Le calendrier des frappes

  • 1er mars 2026
    Début du conflit. L'hôpital Gandhi, la plus grande clinique privée de Téhéran, est touché dès le deuxième jour des frappes, dans le 6e arrondissement de la capitale.
  • 21 mars 2026
    Une explosion à proximité de l'hôpital Imam Ali à Andimeshk (province du Khuzestan) provoque l'évacuation complète de l'établissement et la cessation de tous ses services.
  • 29 mars 2026
    L'hôpital psychiatrique Delaram Sina de Téhéran est touché. Des malades mentaux parmi les victimes potentielles d'une frappe de précision.
  • 1er avril 2026
    Le complexe pharmaceutique Tofigh Daru — producteur d'anesthésiants et de médicaments contre le cancer et la sclérose en plaques — est bombardé et mis hors service.
  • 3 avril 2026
    L'Institut Pasteur de Téhéran est partiellement détruit. L'OMS confirme qu'il ne peut plus assurer ses services. C'est le vingtième site de santé vérifié depuis le début du conflit.
  • 4 avril 2026
    L'OMS lance son appel d'urgence de 30,3 millions de dollars et avertit d'un risque accru d'épidémies. Elle signale également l'usage de bombes au phosphore blanc.

La question de l'intentionnalité

Israël et les États-Unis ont avancé, pour certaines frappes sur des universités (Imam Hossein, Malek-Ashtar), l'argument du double usage militaire. C'est une justification reconnue par le droit de la guerre — et une ligne défensive que chaque belligérant utilise. Mais elle ne s'applique pas à un hôpital psychiatrique. Elle ne s'applique pas à une usine de médicaments contre le cancer. Elle ne s'applique pas, de façon crédible, à vingt sites médicaux frappés en un mois.

Les armements utilisés — missiles de précision guidés par GPS et imagerie satellite — ne dévient pas par erreur de navigation. Chaque frappe implique une chaîne de décision : identification de la cible, validation juridique interne, ordre de tir. L'argument de l'accident ne tient pas face à une accumulation de cette ampleur, sans qu'aucune justification publique n'ait été fournie pour la majorité des sites touchés.

Les établissements de santé sont des zones protégées par les Conventions de Genève. Les frapper délibérément constitue un crime de guerre. Ce n'est pas une opinion — c'est le droit international humanitaire en vigueur depuis 1949.

Ce que dit le droit international

Ni Israël ni les États-Unis n'ont fourni publiquement de justification militaire pour la frappe sur l'Institut Pasteur, l'hôpital psychiatrique Delaram Sina ou l'usine pharmaceutique Tofigh Daru. L'absence de justification n'est pas anodine : en droit humanitaire, elle renforce la présomption de ciblage délibéré.

Les réactions internationales : entre indignation et prudence calculée

La communauté internationale n'a pas réagi d'une seule voix. Entre les condamnations explicites et les appels à la "retenue" — formule diplomatique qui évite soigneusement de désigner le responsable —, les positionnements révèlent autant les calculs géopolitiques que les convictions.

Pakistan
Condamnation ferme des "attaques injustifiées" contre l'Iran et appel à un "arrêt immédiat de l'escalade". L'une des rares condamnations directes d'un pays non-occidental.

Brésil
Condamne les attaques et exhorte toutes les parties à "respecter le droit international et à assurer la protection de la population civile et des infrastructures civiles".

France / UE
Appels à la "retenue" et au "respect du droit international". Ursula von der Leyen évoque une "transition crédible" en Iran. Pas de condamnation explicite des frappes sur les hôpitaux.

Turquie
Appelle "toutes les parties à cesser les hostilités immédiatement", sans désigner nommément les belligérants responsables des frappes initiales.

Inde
Appel à "la retenue" et au dialogue. Refuse de prendre parti malgré ses liens économiques avec l'Iran et ses liens stratégiques avec les États-Unis et Israël.

États-Unis / Israël
Aucun commentaire public sur les frappes contre les infrastructures médicales. Silence officiel total sur l'Institut Pasteur, l'hôpital psychiatrique et l'usine pharmaceutique.

Le silence occidental sur les frappes médicales spécifiquement est frappant. Les appels généraux au "respect du droit international" ne mentionnent pas les vingt sites de santé documentés par l'OMS. L'ONU, via son porte-parole Stéphane Dujarric, a rappelé que "les civils et les infrastructures civiles doivent toujours être protégés" — sans nommer les auteurs des frappes en question.

Les conséquences sanitaires à long terme

L'Institut Pasteur ne produisait pas que de la recherche académique. Il fabriquait des vaccins, coordonnait la surveillance épidémiologique nationale, formait des générations de médecins. Sa destruction partielle crée un vide dans le dispositif de santé publique iranien que des années ne suffiront pas à combler.

L'usine Tofigh Daru fournissait des anesthésiants aux blocs opératoires et des traitements à des milliers de patients atteints de cancer ou de sclérose en plaques. Ces patients ne meurent pas sous les bombes — ils meurent des semaines plus tard, faute de médicaments. Une mort invisible, qui n'entre dans aucun bilan officiel.

L'OMS avertit enfin que l'usage de bombes au phosphore blanc et la contamination des nappes phréatiques créent un risque d'épidémies à grande échelle. La destruction de l'appareil médical iranien réduit précisément la capacité d'y faire face. C'est le propre d'une guerre sanitaire : les effets se mesurent en mois et en années, pas en secondes.

Vingt établissements de santé en un mois. Neuf soignants morts. Un Institut Pasteur centenaire en ruines. Une usine de médicaments contre le cancer réduite au silence. Un cadre juridique international qui qualifie ces actes sans ambiguïté. Et une communauté internationale qui, dans sa très large majorité, choisit des formules vagues là où le droit exige des responsabilités précises. Les faits sont là. Le silence aussi.


- Source : ZeJournal

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