La France en guerre : le grand évitement
Il y a ce que l’on dit. Il y a ce que l’on fait. Et entre les deux, parfois, il y a Istres. Depuis que des KC-135 américains se sont posés sur la base aérienne des Bouches-du-Rhône, le 28 février, la France jongle avec une acrobatie sémantique de haute voltige : participer à une guerre sans l’appeler guerre, soutenir une offensive sans la soutenir, et offrir ses pistes à l’armée américaine tout en assurant, la main sur le cœur, qu’elle ne fait rien de tel.
Une station-service au-dessus du Moyen-Orient
Le 5 mars 2026, au sixième jour des frappes américano-israéliennes contre l’Iran, l’état-major français annonce sobrement que des « avions américains de soutien » ont été « acceptés » sur la base d’Istres. Cinq KC-135 au total : quatre arrivés lundi depuis Rota, en Espagne, un cinquième le mercredi suivant, depuis la même base. Des avions ravitailleurs, précise-t-on avec insistance. Pas des avions de combat.
La ministre des Armées Catherine Vautrin, interrogée en marge d’un déplacement à Valduc, choisit alors la métaphore automobile pour éviter l’explication militaire : « Un avion ravitailleur, c’est une station-service, ce n’est pas un avion de chasse ». La formule est limpide. Elle est aussi, pour qui connaît un minimum de doctrine militaire, parfaitement abracadabrante.
Un KC-135, en effet, n’est pas une station Total sur l’autoroute A7. C’est l’un des piliers de la projection de puissance aérienne américaine. Sans ravitaillement en vol, les F-22 Raptor, les B-2 et les F-15 qui bombardent Tehéran ne peuvent ni atteindre leurs cibles à distance, ni prolonger leurs patrouilles, ni revenir sans escale. Dire qu’un ravitailleur ne « participe pas aux opérations », c’est comme prétendre que le camion qui approvisionne le front n’a rien à voir avec la guerre.
« Un avion ravitailleur, c’est une station-service, ce n’est pas un avion de chasse ».
Catherine Vautrin, ministre des Armées, 5 mars 2026
La posture « strictement défensive », ou l’art du grand écart
La France, depuis le début du conflit, affiche une posture déclarée comme « strictement défensive » — les propres mots d’Emmanuel Macron, qui a par ailleurs déployé le porte-avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée orientale et envoyé six Rafale en renfort aux Émirats arabes unis. Le même Macron qui juge l’offensive américano-israélienne « menée en dehors du droit international », tout en mettant sa base la plus stratégique de France continentale à disposition des forces qui la mènent.
L’état-major, lui, parle de « procédure de routine dans le cadre de l’OTAN ». Une routine qui survient, curieusement, au sixième jour d’une guerre illégale selon le droit international, après que l’Espagne a refusé aux États-Unis l’usage de leurs propres bases en Andalousie, poussant Washington à relocaliser ses appareils. Les KC-135 ont donc quitté Rota pour atterrir... à Istres. La « routine », parfois, a des airs de remplaceçant de luxe.
La France a certes obtenu, affirme-t-elle, « la complète garantie » que ces appareils ne participeraient « en aucune mesure » aux opérations offensives contre l’Iran. On aimerait croire à la solidité de cette garantie. On observera simplement que les États-Unis n’ont à ce jour communiqué aucune confirmation de cette limitation, et que le contrôle effectif de l’usage de ces appareils en vol demeure, pour le dire prudemment, théorique.
L’Espagne, seule au bord du chemin
Pour mesurer ce que représente la position française, il faut la comparer à ce que l’Espagne a choisi de faire — ou plutôt de ne pas faire. Dès le 2 mars 2026, soit avant même le début officiel des frappes, Madrid a signifié aux États-Unis que les bases de Rota et Morón de la Frontera, en Andalousie, ne seraient pas utilisées dans le cadre de cette offensive. Quinze KC-135 ont alors quitté ces bases.
Pedro Sánchez a choisi les mots les plus simples et les plus clairs, dans une allocution solennelle de dix minutes : « Non à la guerre. » Il a invoqué le droit international, les accords bilatéraux de 1953 — signés sous Franco, ironie de l’histoire — et la Charte des Nations Unies. Il a refusé que l’Espagne soit « complice » d’une intervention qu’il juge « injustifiée et dangereuse ».
La réponse de Washington a été à la hauteur de la menace : Donald Trump a brândé la rupture de toutes les relations commerciales avec l’Espagne, la qualifiant d’« allie terrible ». La Maison Blanche a même tenté de faire croire, quelques heures, que Madrid avait finalement capituté. Le ministre des Affaires étrangères espagnol, José Manuel Albares, a démenti « catégoriquement ». La position n’avait « absolument pas changé ».
Pendant ce temps, les avions chasés d’Espagne atterrissaient à Istres.
Le mensonge commode de la distinction offensif/défensif
La distinction entre appui « défensif » et participation « offensive » est une fable juridique dont les juristes militaires eux-mêmes reconnaissent les limites. Un ravitailleur qui prolonge l’autonomie d’un F-22 en train de bombarder des installations nucléaires iraniennes ne « défend » rien : il multiplie la capacité de frappe. Il est, au sens stratégique le plus rigoureux, un élément intégrateur de la puissance offensive.
Le Royaume-Uni l’avait d’abord compris : Keir Starmer avait initialement refusé l’usage des bases britanniques, jugeant les frappes d’une légalité douteuse. Il avait ensuite revu sa position, après les ripostes iraniennes sur les forces algériennes et une base britannique à Chypre. Paris et Berlin avaient, dès le 1er mars, signé avec Londres une déclaration conjointe indiquant être « prêts à prendre des mesures défensives » pour « détruire la capacité de l’Iran à tirer des missiles ».
Détruire la capacité de l’Iran à tirer des missiles. Voilà qui est, dans la bouche d’un gouvernement qui se dit « strictement défensif », un objectif d’une offensive remarquable.
Pourquoi la France ne peut pas dire la vérité
La France ne peut pas assumer sa participation au conflit parce qu’elle s’est préalablement engagée à ne pas en être. Parce que Macron a jugé l’offensive « illégale ». Parce que l’opinion publique française est massivement hostile. Parce que d’admettre qu’Istres sert de tremplin logistique à une guerre illégale serait, juridiquement et politiquement, intenable.
Alors on parle de « routine OTAN ». On parle de « station-service ». On présente des garanties informelles comme des remparts juridiques. On déploie le Charles-de-Gaulle en mer et on dit que c’est pour protéger les ressortissants. La communication est soinée. Le fond est une farce.
L’Espagne, elle, a choisi l’inconfort de la cohérence. Elle a dit non à une guerre illégale, accepté les menaces commerciales américaines, et maintenu sa position face aux pressions de la Maison Blanche. Ce n’est pas de la naïveté : c’est une lecture différente de ce que signifie être un allié. Non pas obéir. Mais décider.
Conclusion : ce que les mots cachent
Il existe, dans le vocabulaire diplomatique occidental, une tradition bien établie qui consiste à nommer les choses par ce qu’elles ne sont pas. Les « conseillers militaires » qui combattent. Les « zones d’exclusion aérienne » qui sont des campagnes de bombardement. Les « opérations de maintien de la paix » qui laissent des milliers de morts.
Istres s’inscrit dans cette tradition. La France est entrée dans la guerre contre l’Iran. Elle n’est pas en train de la gagner, ni de la perdre. Elle fait quelque chose de plus discret et, à sa manière, de plus troublant : elle la rend possible, depuis sa propre base, en prétendant le contraire.
Une station-service, disait Mme Vautrin. Oui. Mais quand la station-service se trouve à Istres et que les voitures qu’elle ravitaille vont bombarder Téhéran, il est temps d’appeler les choses par leur nom.
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- Source : ZeJournal












