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Vendredi, 12 Juin 2026

Un scandale nommé Infantino

Auteur : Laala Bechetoula | Editeur : Walt | Vendredi, 12 Juin 2026 - 20h55

Le siège vide contre la souveraineté

Il y a des gestes qui prétendent parler au nom de l’humanité et qui, examinés froidement, révèlent surtout la mécanique du pouvoir.

Le 10 juin 2026, à Mexico, à la veille de la Coupe du monde, Gianni Infantino a fait installer un siège vide dédié au journaliste français Christophe Gleizes, condamné par la justice algérienne et dont la peine a été confirmée en appel. Il y a ajouté un appel public à une «grâce présidentielle» et à un «grand acte d’humanité».

L’image était parfaite. Trop parfaite.

La presse occidentale s’est émue. Les agences ont relayé. Le symbole a circulé. C’était précisément sa fonction : transformer un dossier judiciaire relevant d’un État souverain en scène mondiale de pression politique.

Car ce siège vide n’est pas seulement un geste humanitaire. C’est une opération de communication exécutée depuis l’un des plus hauts podiums médiatiques de la planète, par un dirigeant dont la sensibilité morale semble obéir moins à l’universalité du droit qu’à la géographie fluctuante des rapports de force.

L’indignation sélective

Infantino présente Christophe Gleizes comme «le seul journaliste sportif emprisonné dans le monde». La formule est efficace. Elle frappe. Elle simplifie. Elle installe immédiatement une hiérarchie de l’émotion.

Mais où était cette urgence lorsque des footballeurs palestiniens étaient tués à Gaza ? Où était cette voix lorsque des stades, des clubs, des infrastructures sportives, des entraîneurs et des dirigeants disparaissaient sous les bombes ? Où était cette mise en scène lorsque des experts des Nations unies demandaient à la FIFA d’agir contre la fédération israélienne au nom du droit international ?

Zurich a alors répondu par des commissions, des reports, des procédures, des précautions. La demande palestinienne de suspension est restée sans suite décisive.

C’est dans ce contexte qu’Infantino avait prononcé cette formule révélatrice : «le football ne peut pas résoudre les problèmes géopolitiques».

Ainsi donc, le football devient impuissant lorsque les morts sont palestiniens ; mais il se transforme en tribunal moral lorsqu’il s’agit d’un journaliste français détenu en Algérie.

Ce n’est pas une contradiction. C’est une doctrine.

L’empathie comme décor

Le cas Infantino n’est pas un accident. C’est une méthode.

À Doha, en 2022, il avait livré son fameux numéro d’empathie totale : il se «sentait» qatari, arabe, africain, gay, handicapé, travailleur migrant. Les critiques sur les droits humains ? Des leçons de morale biaisées.

Pendant ce temps, les organisations de défense des droits humains réclamaient des mécanismes concrets d’indemnisation pour les travailleurs lésés : salaires impayés, frais de recrutement illégaux, blessures, décès.

Là encore, le contraste était brutal : des larmes publiques, peu de réparations réelles ; une émotion spectaculaire, peu de justice concrète.

Chez Infantino, l’empathie est souvent généreuse en scène, prudente en actes, sélective en cibles.

La FIFA sous influence

Le rapport d’Infantino au pouvoir américain éclaire davantage encore cette mécanique.

En mai 2025, il arriva en retard au congrès de sa propre organisation parce qu’il accompagnait Donald Trump dans une tournée moyen-orientale. Des délégués européens quittèrent la salle en signe de protestation. L’image était rare. Elle disait beaucoup.

Quelques mois plus tard, Infantino remit à Trump le premier «Prix FIFA de la Paix», distinction créée peu auparavant. À ceux qui s’étonnaient, il répondit : «objectivement, il le mérite».

On notera l’adverbe. Il voulait fermer le débat. Il l’a ouvert davantage.

La FIFA nomma aussi Ivanka Trump au conseil d’un programme doté de cent millions de dollars. Même une partie de la presse américaine parla alors d’une proximité devenue problématique.

Quand l’équipe d’Iran, pourtant qualifiée, se heurta à des restrictions de visas américains pour plusieurs membres de sa délégation, Infantino ne mena pas de bataille publique au nom de l’égalité entre fédérations membres. Il chercha plutôt une parole d’apaisement de Washington, puis remercia publiquement Donald Trump.

Le gardien supposé de l’universalité du football apparaissait alors pour ce qu’il est devenu : non pas l’arbitre indépendant du jeu mondial, mais le gestionnaire prudent d’un rapport de dépendance politique.

La boussole des puissants

L’inconstance s’est encore vérifiée avec la Russie.

Lorsque Infantino plaida pour envisager la levée de la suspension russe, au motif que l’exclusion produisait «frustration et haine», Moscou salua immédiatement ces propos. Kyiv, de son côté, rappela que des civils, y compris de jeunes joueurs, avaient été tués par les missiles russes.

La neutralité invoquée ailleurs devenait soudain dialogue, réintégration, réconciliation.

Ce qui était impossible pour Gaza devenait envisageable pour Moscou. Ce qui était trop géopolitique pour la Palestine devenait humainement nécessaire pour la Russie.

Infantino ne suit pas une ligne morale. Il accompagne les vents dominants. Parfois même, il les précède.

L’Algérie n’est pas une scène secondaire

Venons-en au cœur.

L’Algérie est une nation souveraine. Elle possède des institutions, des lois, une justice, des procédures, des voies de recours. Le dossier Christophe Gleizes a été instruit, jugé, puis confirmé en appel.

Chacun peut discuter ce dossier. Chacun peut le critiquer. Chacun peut défendre un journaliste par les voies diplomatiques, consulaires, juridiques ou humanitaires prévues à cet effet.

Mais transformer la scène mondiale de la Coupe du monde en instrument de pression symbolique contre un État indépendant relève d’une autre logique.

Demander publiquement une grâce présidentielle depuis une tribune planétaire n’est pas une simple compassion. C’est une intervention politique mise en image.

Le siège vide n’est donc pas un détail.

C’est une image conçue pour l’exportation.

Une émotion préfabriquée.

Une pression douce.

Une injonction maquillée en humanisme.

La vraie question est simple : pourquoi maintenant ? Pourquoi ce dossier ? Pourquoi cette scène ? Pourquoi cette intensité ici, et pas ailleurs ?

Pourquoi cette voix, si prudente devant Gaza, si accommodante devant Washington, si souple devant Moscou, devient-elle soudain grave, solennelle et pressante lorsqu’il s’agit de l’Algérie ?

Le siège moralement vide

L’Algérie n’a pas à s’excuser d’être souveraine.

Elle n’a pas à recevoir de leçon théâtrale d’un dirigeant sportif dont l’institution a si souvent pratiqué l’indignation à géométrie variable.

La critique est légitime.

La pression symbolique ne l’est pas.

La défense d’un journaliste est honorable.

L’instrumentalisation politique de son sort ne l’est pas.

Gianni Infantino voulait montrer un siège vide au nom d’un journaliste français.

Il a surtout révélé un autre siège vide : celui où devraient siéger, au cœur de la FIFA, la constance, l’équité et le courage.

Ce siège-là n’est pas à Mexico.

Il est à Zurich.

Et tant qu’il restera vide, la FIFA pourra multiplier les cérémonies, les discours, les prix de la paix et les indignations choisies : elle ne parlera pas au nom du football universel.

Elle parlera au nom du pouvoir qui l’entoure.

L’Algérie, elle, mérite du respect.

Pas des leçons de théâtre.


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