Le « Conseil de paix pour Gaza » sauvera-t-il l’influence des États-Unis ? par Thierry Meyssan
Le président Trump a réuni, pour sa première séance, son Conseil de paix, à Washington. Une certaine presse, éditée dans les États qui n’y ont pas participé, a envisagé que ce Conseil remplace l’ONU. Pas du tout. Ce nouvel organisme est une tentative de sauver, ce qui peut l’être, de l’influence des États-Unis, comme l’URSS finissante a créé la Communauté des États indépendants. Washington souhaite « la paix par la reconstruction » à Gaza afin de ne pas laisser la région en désordre lorsqu’il se séparera complètement d’Israël.
Le président Donald Trump a réuni, pour la première fois, son « Conseil de paix pour Gaza », à Washington, le 19 février 2026.
Le choix de la date correspond au 365° jour de son second mandat ; une manière de souligner comment il souhaite régler le conflit israélo-palestinien, c’est-à-dire avec des appuis étrangers.
Le 19 février est aussi la date de début du Ramadan, tout au moins pour une partie des musulmans puisque l’Arabie saoudite l’avait fixé la veille. Pour les « croyants », le Ramadan est une période sacrée d’introspection et de charité.
Le lieu de la réunion était tout aussi symbolique : « l’U.S. Institute of Peace » (USIP), désormais dénommé « Donald J. Trump Institute of Peace ». Loin d’être un exemple de plus de l’orgueil systémique du président Trump, ce changement de nom illustre le changement d’objectif de cette organisation. Cet institut fut créé par le président Ronald Reagan, en 1984, en même temps que la National Endowment for Democracy (NED). La presse a rendu compte, de manière très partielle, du fonctionnement de la NED, mais jamais de celui de l’USIP. La première a organisé les révolutions colorées en finançant publiquement les organisations étrangères choisies par la CIA, tandis que le second a élaboré des plans pour le Pentagone. Rappelons que la NED et l’USIP étaient financés par le Congrès sur les lignes de dépense des départements d’État et de la guerre, même s’ils étaient indépendants de l’administration fédérale. Tous deux relevaient directement des Cinq Yeux, l’alliance militaire de la Charte de l’Atlantique (1941), impliquant l’Australie, le Canada, les États-Unis, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni. Dans mon livre, Sous nos yeux, j’ai raconté comment l’USIP avait déterminé la zone dans laquelle le Pentagone a installé Daesh, l’État islamique.
En créant le Conseil de paix, le président Trump entendait mettre un terme à la stratégie Rumsfeld-Cebrowski d’utilisation de proxys pour remodeler le Moyen-Orient élargi [1]. Il constatait aussi l’inefficacité des Nations unies et la nécessité de créer d’autres structures pour remédier à ses carences.
De nombreuses voix ont aussi exprimé leur inquiétude de voir ce Conseil se substituer à l’Organisation des Nations unies. Or, le président Trump a parfaitement conscience que la Russie et la Chine sont très attachées à cet organe du droit international. Les deux super-puissances ont d’ailleurs décliné l’invitation de participer au Conseil qu’elles observent attentivement.
Aussi le président Trump a déclaré que le Conseil « superviserait » le travail de l’ONU (sic) [2]
Au début de la séance, il a fait applaudir les présidents azerbaïdjanais et arméniens, qui se sont salués et serrés la main, après 32 ans de conflit. Il a salué la présence du Premier ministre albanais et du « président » malais (il n’y a pas de président en Malaisie, mais un roi et son Premier ministre). Il s’est aussi montré amical avec le Premier ministre hongrois, dont il a fait la publicité à la veille des élections du 12 avril. Il a accueilli le président argentin, la Première ministre japonaise, l’émir du Bahreïn, les Premiers ministres cambodgien et égyptien, les présidents kazakh et kosovar. Il a souligné que le Premier ministre pakistanais et son maréchal avaient mis fin à la guerre avec l’Inde. Il a salué les « présidents » du Paraguay et du Qatar — avant de se raviser avec l’émir du Qatar —, le Premier ministre roumain, les présidents ouzbek et vietnamien. Tout cela dans un inénarrable désordre. Il n’a pas nommé le vice-Premier ministre émirati, ni les ministres des Affaires étrangères marocain, turc, koweïtien, saoudien et… israélien.
Les États gouvernés par des politiciens partageant les idées du président Trump, ou alignés sur les États-Unis, ont rejoint le Conseil de paix. D’autres, qui souhaitent obtenir les bonnes grâces du président Trump, s’y sont également inscrits. L’Italie, l’Allemagne et l’Union européenne y ont participé en tant « qu’observateurs ». À ce sujet, la France, l’Espagne, la Belgique, l’Irlande, la Slovénie et le Portugal ont fait remarquer que la Croate Dubravka Šuica, commissaire européenne à la Méditerranée, n’avait aucun mandat pour participer à ce Conseil et que la Commission européenne l’y avait envoyée en violation des traités européens.
Outre Dubravka Šuica, Viktor Orbán, Premier ministre hongrois, et Nicușor Dan, président roumain, ainsi que des hauts diplomates de Bulgarie, de Chypre, de la République tchèque, d’Italie, de Grèce, de Pologne et de Slovaquie étaient les seuls européens présents à cette réunion. La Commission européenne s’est défendue en assurant qu’Ursula von der Leyen avait reçu une invitation et avait choisi de s’y faire représenter afin que l’Union soit associé à la défense de la population palestinienne dont elle est le principal donateur. Cependant, Jean-Noël Barrot, ministre français des Affaires étrangères, lui a fait remarquer que, dans ce cas, elle aurait dû envoyer un haut-fonctionnaire et non pas une commissaire. Pour maintenir le contact avec ce Conseil de paix, les ministres des Affaires étrangères de l’Union recevront à déjeuner, à une date non précisée, le Bulgare Nickolaï Mladenov, ancien coordinateur spécial de l’ONU pour le processus de paix au Moyen-Orient, et nouveau haut représentant du Conseil de paix pour Gaza.
Au cours de la première séance, le président Trump a déclaré que plusieurs pays, majoritairement du Golfe, avaient promis « plus de 7 milliards de dollars » (5,9 milliards d’euros) pour reconstruire le territoire palestinien dévasté. Au passage, il a présenté ce don comme une efficace forme de lutte contre le terrorisme (comprendre contre le Hamas). Il a aussi annoncé une contribution états-unienne de 10 milliards de dollars (8,5 milliards d’euros) pour le Conseil de la paix plus largement. Parlant toujours comme s’il participait à un buffet mondain, il a remercié les membres de son administration comme il l’avait fait avec les chefs d’État et de gouvernement étrangers ; tous se trouvant, de facto, au même rang. Enfin, il a glissé un petit mot sur le succès cinématographique de son épouse.
Michael Waltz, ambassadeur des États-Unis à l’ONU, a dressé le bilan de ce qui a été accompli en 13 semaines : chaque semaine, 4 200 camions d’aide humanitaire sont entrés et celle-ci a été distribuée à la totalité des 2,1 millions de gazaouis, avec la participation de l’Égypte, des Émirats arabes unis, d’Israël, de la Jordanie et des agences des Nations unies. L’aide détournée est désormais inférieure à 1 %. Le problème de l’eau potable, s’il n’est pas entièrement résolu, est sur le point de l’être. Tout signe de famine ou de disette a disparu.
Ali Chaath, président du comité national pour l’administration de Gaza, a remercié pour le mandat clair que lui a attribué le Conseil de paix pour Gaza, au nom du Conseil de sécurité des Nations unies.
Le général Jasper Jeffers, commandant des opérations spéciales, a annoncé la formation d’une police de 12 000 hommes et d’une force de stabilisation de 20 000 hommes. Ses 5 000 premiers hommes seront albanais, indonésiens, kazakhs, kosovars et marocains, tandis que les policiers seront formés par leurs homologues égyptiens et jordaniens. On sait qu’une base militaire sera construite, par les États-Unis à Gaza, pour abriter les premières forces [3].
Tony Blair, ancien Premier ministre de l’ancienne puissance coloniale et « caniche de George Bush », a annoncé que le plan du président Trump devrait donner naissance à un Gaza de tolérance. S’il n’avait pas tant menti au cours de sa carrière, on aurait pu croire que le Royaume-Uni avait abandonné sa politique du « diviser pour régner » et acceptait désormais que les juifs et les arabes appartiennent au même pays.
Ajay Banga, directeur de la Banque mondiale, a assuré que son organisation contrôlerait toutes les dépenses, lors de la reconstruction de Gaza.
Un film publicitaire a été alors projeté. Il fait l’histoire de l’intervention du président Trump lors de la répression israélienne à Gaza : les otages ont été libérés, la violence a diminué de 99 %, un nouveau pouvoir a été désigné à Gaza. En trois ans, des centaines de milliers de nouveaux logements seront construits et les services publics d’éducation et de santé seront restaurés. En dix ans, la bande de Gaza redeviendra une région sûre et prospère.
À l’issue des interventions, un second film publicitaire a été projeté, par le président de la Fédération internationale de football association (FIFA), cette fois. Il présentait un Gaza couvert de stades de football ou la division de la population avait laissé la place à l’unité des équipes sportives.
La séance s’est terminée avec la signature des statuts par les membres adhérents et le coup de maillet du président Trump.
Celui-ci conçoit son action à Gaza comme un règlement définitif. Il n’entend plus laisser Israël jouer un quelconque rôle dans l’enclave. Il a lui-même annoncé à Benyamin Netanyahou, Premier ministre « sioniste révisionniste » d’Israël, que Washington ne pourrait plus soutenir militairement Israël et que Tel-Aviv devait avoir acquis son indépendance financière, au tard, dans dix ans. Depuis cette annonce, le 30 septembre 2025, Benyamin Netanyahou multiplie les contacts à Washington, mais n’obtient plus rien de décisif. Les États-Unis continuent à fournir Tel-Aviv en armes, mais ne le consultent plus pour leur stratégie. C’est pourquoi Benyamin Netanyahou a choisi de transformer Israël en Super-Sparte [4].
Les alliés des États-Unis opposés à l’idéologie MAGA ont à tort interprété la création du Conseil de paix comme une volonté d’en finir avec les Nations unies. Puis, ils ont admis que le président Trump comptait faire avec ce nouvel organe ce qu’il ne peut entreprendre avec l’ONU, mais sans détruire celle-ci. Il se pourrait qu’il s’agisse d’autre chose encore : le président Trump a conscience que les États-Unis ont peu de chance de survivre à « l’Empire américain », pas plus que l’URSS n’a survécu à la dissolution du Pacte de Varsovie. En créant le Conseil de paix, il noue un nouveau type d’alliance qui ne coûte rien aux États-Unis et qui pourra survivre à la dissolution de l’OTAN et à la fin de la suzeraineté sur Israël. Mikhaïl Gorbatchev, aussi, pensait qu’il parviendrait à sauver l’Union soviétique en créant la Communauté des États indépendants (CEI).
Notes:
[1] « La doctrine Rumsfeld/Cebrowski », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 25 mai 2021.
[2] Voir la vidéo complète de la réunion sur Cspan.
[3] « Trump officials plan to build 5,000-person military base in Gaza, files show », Aram Roston & Cate Brown, The Guardian, February 19, 2026.
[4] « Après le "Grand Israël", Netanyahou plaide pour une "Super-Sparte" et "finir le boulot à Gaza" », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 30 septembre 2025.
- Source : Réseau Voltaire












