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Mardi, 03 Févr. 2026

Du carburant américain dans le réservoir, de la viande sud-américaine dans l’assiette

Auteur : Pietro Stramezzi | Editeur : Walt | Mardi, 03 Févr. 2026 - 17h04

En janvier, après des années de tractations, Ursula von der Leyen a finalement signé un accord de libre-échange avec le Mercosur, qui regroupe le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay et la Bolivie. Le projet, né à la fin des années 1990, avait longtemps été bloqué par les pays européens à forte tradition agricole – France, Pologne, Irlande –, craignant une concurrence déloyale. Car le secteur agricole reste l’un des plus compétitifs d’Amérique latine, notamment l’élevage, et ses exportations risquent d’asphyxier des agriculteurs européens déjà fragilisés. [1]

Critiqué aussi bien par les agriculteurs que par toute la classe politique, l’accord est qualifié de fiasco par les uns comme par les autres.

D’abord parce qu’il crée une zone de libre-échange où l’équilibre est rompu : les exportations européennes vers l’Amérique latine (29 milliards d’euros) restent deux fois inférieures aux importations (57 milliards). Un marché gagnant-gagnant pour le Mercosur, beaucoup moins pour l’Union, où certains secteurs profiteront au prix de la disparition d’autres. [2]

Ensuite, l’afflux massif de produits agricoles risque de provoquer un véritable choc sur les marchés. Les quotas d’importation de viande et de volaille grimperont immédiatement de 50 %, tirant les prix vers le bas – alors qu’ils couvrent déjà à peine les coûts de production. En échange, quelques grands groupes européens, surtout allemands, présents en Amérique du Sud, verront leurs chaînes d’approvisionnement simplifiées.  

Autre sujet d’inquiétude : la qualité sanitaire. De nombreux produits chimiques utilisés dans les pays du Mercosur sont interdits dans l’UE. Au-delà du risque pour la santé, cette différence de standards crée une distorsion de concurrence : les producteurs européens se conforment à des normes coûteuses, les autres non.  

Même les écologistes montent au créneau : selon eux, la hausse de la production agricole en Amérique du Sud accélérera encore la déforestation des forêts équatoriales, essentielles contre le réchauffement climatique. Les forêts disparaissent avant tout pour faire place à des pâturages et à de nouvelles zones agricoles. [3]

Ainsi, les intérêts des agriculteurs, de la santé publique et de l’environnement sont relégués derrière ceux des grandes compagnies industrielles. Ces dernières cherchent avant tout à sécuriser leurs approvisionnements en matières premières et en pièces détachées pour leurs usines implantées hors du territoire européen. Une orientation qui ne sert ni les intérêts de l’Europe, ni ceux de la France.

Certes, Paris a voté contre l’accord, conformément à la promesse d’Emmanuel Macron. Mais ce vote n’a eu aucun effet. La position française, purement formelle, visait surtout à ne pas heurter le monde rural ; le gouvernement n’a rien entrepris de concret pour défendre cette ligne par le passé. Ursula von der Leyen a ignoré les réserves françaises au profit des intérêts industriels allemands, avides d’accès à de nouveaux marchés.

On ne peut pas multiplier les gestes symboliques envers les citoyens quand la stratégie générale va à rebours de leurs intérêts. Le choix d’un cap pro-européen et la complaisance envers Washington conduisent logiquement à ce résultat. Ce n’est pas la première fois que les intérêts d’un État membre sont sacrifiés à ceux d’un autre : la gouvernance supranationale freine le développement du nucléaire, impose parfois une politique étrangère contraire à certains pays, et renforce de fait l’influence américaine. L’harmonisation forcée des politiques nationales limite les capacités d’action de chaque membre – surtout des plus puissants.

L’accord avec le Mercosur renforce encore la dépendance de l’Europe vis-à-vis des États-Unis. Déjà largement tributaire de Washington pour son pétrole et son gaz, l’Union européenne risque demain de l’être aussi pour son alimentation.

Une situation périlleuse : le transport de ces biens vitaux serait sous la protection, voire sous le contrôle, de la flotte américaine – la seule au monde à disposer d’une telle puissance océanique.

Dans le contexte actuel, il serait hasardeux de confier nos approvisionnements stratégiques à un allié devenu aussi imprévisible. L’Europe et les États-Unis ne forment pas un bloc uni ; et l’Europe elle-même peine à parler d’une seule voix. Des divergences d’intérêts, réelles et croissantes, pourraient un jour tourner à l’affrontement. La France, en particulier, en tant que principal concurrent potentiel des Américains au sein de l’UE, risquerait alors de se retrouver privée à la fois de nourriture et de carburant. [4]

Les récentes déclarations de Donald Trump, affirmant que l’hémisphère occidental relève exclusivement de la zone d’influence des États-Unis, sont particulièrement préoccupantes. Or, dans le même temps, l’Union européenne tente de renforcer sa présence en Amérique du Sud, devenant de fait un rival direct. Mais que vaudra cette implantation si les États-Unis décident, comme par le passé, d’écarter un dirigeant « incommode » pour en placer un plus docile ? On se souvient des tensions au Groenland ; que dire, alors, d’une rivalité purement économique ?

Les risques que la France et d’autres États européens encourent sans véritable droit de veto ni stratégie autonome ne peuvent être compensés par de simples déclarations politiques. Il devient urgent de revoir en profondeur la ligne économique et diplomatique européenne, afin qu’elle serve enfin les intérêts nationaux.

Notes:

1. EU states back controversial Mercosur deal with Latin American countries

2. EU-Mercosur agreements explained

3. EU-Mercosur Free Trade Deal Explainer: A Bad Trade for Farmers, People and Climate

4. European Commission: EU-Mercosur agreement profile

Photo d'illustration: Siège du Mercosur à Montevideo en Uruguay - Wikimedia commons

 

- Source : France-Soir

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