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Capitalisme sauvage et perte d'identité : l'Europe est-elle en train de payer le prix de l'abandon de la religion ?

Auteur : Pascal Bruckner et Jean-Sébastien Philippart | Editeur : Stan | Dimanche, 10 Mars 2013 - 16h03

Dans un éditorial pour le journal La Croix, Carole Dagher développe l’idée que la décision de renonciation de Benoit XVI est un constat d’échec quant à sa mission de ré-évangélisation d’un Occident en rupture avec sa culture chrétienne qui érige l’homme en Dieu. Faut-il en déduire que le monde moderne est une cause perdue ? 

Pascal Bruckner : Le monde est peut-être perdu pour le pape et les catholiques mais pour les non croyants c’est loin d’être le cas. Bien que cela soit une considération tout à fait relative, je préfère vivre à notre époque qu’au Moyen-Age ou en 1715. C’est le pape qui est perdu parce qu’il s’est perdu dans son dogme et dans sa faiblesse. Il me semble au contraire que nous assistons à des progrès extraordinaires dans de très nombreux domaines, humainement et technologiquement. La misère recule partout, les pays pauvres se développent, pas toujours de manière optimale, mais ils se développent. Il me semble donc clair que le monde est très loin d’être perdu bien qu’il ne soit pas parfait.

Jean-Sébastien Philippart : J’en doute. Pour Benoît XVI, la recherche de la vérité s’est avérée étroitement liée à un combat contre ce qu’il a appelé "la dictature du relativisme" comme conséquence d’une raison moderne qui, coupée de la foi, déraille fatalement. Le relativisme constitue à cet égard une doctrine à deux faces : la négation même de l’idée de vérité (et de raison) ou l’idée que rien ne saurait échapper à la raison humaine (le monde est alors envisagé comme un système contrôlable, a priori sans surprise). Notre ex-pape est un intellectuel suffisamment brillant pour échapper à la caricature, mais on trouve chez lui des accents incontestablement traditionalistes où se confondent ce qui doit être distingué : la relativité et le relativisme. Une pensée de la relativité — qui caractérise notre modernité — ne consiste pas à faire de l’homme la mesure de toute chose (et donc, dans les termes de l’Eglise, à se prendre pour Dieu) mais à interroger méthodiquement les choses y compris ce qui semble se donner comme une vérité. L’homme moderne "profane" la vérité en la mettant en perspective (historiquement, culturellement…) mais il ne la renie pas : elle devient pour lui une aventure avec ses risques, ses détours, les possibilités de se perdre… La pensée de la relativité, recherche exigeante, court certes le risque, à tout instant, de céder à ce qui met un terme à son aventure : le relativisme. Benoit XVI a donc raison de le dénoncer, mais le style de notre époque ne s’y réduit pas.

 

Dans quelle mesure peut-on considérer que la crise morale et politique que traverse l'Occident est le fruit d'un renoncement au religieux ?

Pascal Bruckner : D’abord, le monde n’est pas en crise c’est nous qui le sommes, la France, quelques pays d’Europe et quelque peu les Etats-Unis. Le reste du monde va mieux que nous, il n’est pas malade c’est nous qui le sommes. Ensuite, nous n’avons rien perdu de la morale, cette analyse n’est rien d’autre qu’un délire de prêtre. La morale laïque est bien supérieure à la morale religieuse et j’en veux pour preuve que la morale laïque condamne de nombreuses choses que l’Eglise a laissé vivre en son sein pendant beaucoup trop longtemps comme la pédophilie. Elle n’a donc pas de leçon de morale à donner aux civilisations laïques, elle en aurait même plutôt à prendre bien que la morale laïque soit fondée sur l’Evangile. C’est donc tout de même paradoxal. L’Eglise a violé plus souvent qu’à son tour les principes qu’elle défend.

Cette crise, qui n’est rien d’autre  qu’humaine, a plusieurs causes. Il est vrai qu’il y a un recul de la culture occidentale face à l’affirmation des autres nations. Elles affichent leurs cultures et leurs traditions face à une culture qui a dominée, seule, le monde entier. Cette analyse n’est pas neuve et le constat qui en découle n’est dû qu’au fait que l’Eglise a perdu le contact avec la réalité et qu’aucun pape n’a eu le courage nécessaire de faire changer cela. Nous avions besoin d’un Pape de combat et n’avons eu qu’un homme faible qui a attaqué l’Islam puis qui a reculé. Il nous faut un modernisateur combatif qui soit prêt à prendre la défense des chrétiens à travers le monde et qui fasse son possible pour les protéger des crimes que leur fait subir une partie des musulmans. Ces défis Benoit XVI n’a pas su les relever et je crois que l’Eglise attribue au monde contemporain une faiblesse qui est inhérente à son fonctionnement.

Jean-Sébastien Philippart : La modernité consiste en un recul par rapport à la tradition religieuse, en l’occurrence chrétienne, où foi et raison s’articulent l’une à l’autre. Pour la tradition, le monde est une donnée de la Révélation d’où il tire sa consistance, sa vérité. Avec l’événement de la modernité, le monde est mis en perspective : l’objectivité des choses est à établir par toute une enquête de l’esprit humain. La crise morale et politique renvoie ainsi à une crise de confiance entre l’homme et le monde que constitue précisément le recul moderne. Mais le temps de la crise n’est rien d’autre que l’instant critique où il revient à l’homme de pouvoir décider en direction de l’avenir. Or toute décision s’accompagne d’inquiétude, parce qu’elle nous engage et ne nous prémunit pas des risques. D’où, en ce temps de crise, l’idéologie du principe de précaution comme pseudo-réponse à la fatigue moderne.

 

Dans le même temps, les religions ne portent-elles pas elles aussi une responsabilité dans cette crise ? Ont-elles baissé les bras et pourquoi ?

Pascal Bruckner : L’Eglise catholique est un corps énorme et très divisé, en perte de vitesse partout dans le monde, dont les dogmes ne sont plus en accord avec les attentes de l’homme moderne qui a besoin d’être guidé et rassuré mais respecté dans son autonomie. Donc le modèle du Vatican qui ordonne et diffuse aux églises locales est un peu désuet et Benoit XVI en était peut-être le dernier représentant.

Jean-Sébastien Philippart : Pour m’en tenir au christianisme, le "ver est dans le fruit" oserais-je dire, depuis les origines. C’est bien une théologie de la "conscience de soi" en tant que lieu de la vérité qu’institue saint Augustin. Vatican II, le moment "moderne" de L’Eglise, ne fait que le rappeler : en matière d’éthique, tout se joue au bout du compte dans ce "sanctuaire" (Gaudium et spes n° 16) qu’est la conscience individuelle. Décider n’est jamais que décider en toute conscience, laquelle, telle un sanctuaire, suppose le temps du recul, de la retraite — telle la décision de Benoît XVI. Autrement dit, prendre une retraite n’est pas battre en retraite

 

L’homme, occidental ou pas, chrétien ou pas, n’est-il pas capable de fonctionner sans religion ?

Pascal Bruckner : Bien sûr. La Chine est une société sans religion, il n' y a pas de Dieu en Chine. Le confucianisme est plus un culte des ancêtres qu'une religion. C'est une idée très occidentale de dire que les sociétés ne peuvent pas fonctionner sans religion. L'Amérique est très croyante, mais la foi de l'Amérique est d'avoir foi en l'Amérique elle-même. Ce qui nous détruit en Europe est notre mauvaise conscience et notre peur, ce qui a un peu à voir avec la religion mais surtout avec notre histoire et notre rétrécissement sur la scène mondiale. Ce sont des vertus que l'on peut gagner : la confiance en soi, la fierté d'être ce que nous sommes sans avoir recours à Dieu. La mort de Dieu est un fondement des sociétés depuis deux siècles, et l'histoire de l'Europe a été riche et variée pendant ces deux siècles, une histoire à la fois terrible et grandiose. Le bilan de l'Eglise n'est pas si brillant que cela, ce que même Vatican II reconnait. Quand Jean-Paul II a reconnu les crimes de l'Eglise, il a été très audacieux et a donné au christianisme une dimension morale supplémentaire par rapport aux autres religions, notamment l'islam. On aimerait que les autorités musulmanes, même si elles n'existent pas vraiment, demandent pardon comme l'ont fait les catholiques pour tous les crimes qui ont été commis au nom du Coran. Le problème, c'est qu'il y a une soumission au texte écrit qui n'existe pas dans le christianisme du fait de la multiplicité des sources écrites.

Jean-Sébastien Philippart : Naturellement. L’erreur est de confondre toute transcendance avec la transcendance divine. Ainsi, le geste inaugural de la philosophie n’est rien d’autre que de tenter de mettre en forme ce qui nous dépasse : le devenir, la transcendance du monde.

 

L’exemple de la finance islamique montre que la religion peut s’insérer partout et "nettoyer" certaines choses considérées comme immorales. Le Christianisme pourrait-il trouver une place nouvelle dans le monde moderne ?

Pascal Bruckner : C'est vrai que les pays du Golfe ont remarquablement réussi la synthèse du pétrole et de la foi. Ils se montrent des hommes d'affaires et des financiers avisés. C'est peut-être de ce côté là que va arriver la modernité. Mais le catholicisme a réussi tout au long de son histoire à développer un lien avec l'économie tout à fait remarquable. On peut avoir deux visions du christianisme : celle d'Hegel, pour qui le christianisme avait préparé lui-même la sortie de la religion. Pour Hegel, la raison allait triompher de la foi et reléguer le christianisme dans les lames du passé. Et puis on peut avoir une deuxième vision, celle de Tocqueville, qui consiste à dire que l'homme moderne peut parfaitement être un croyant s'il garde une liberté d'action. C'est là qu'on voit la supériorité d'un certain protestantisme, même s'il ne protège pas de certaines dérives sectaires, arrive à concilier parfaitement l'autonomie des individus avec un cadre collectif qui est réconfortant. Le catholicisme a du mal pour l'instant à se positionner sur ce créneau-là. Peut-être que les persécutions dont sont victimes les chrétiens dans différents pays du monde vont réveiller l'Eglise et l'obliger à prendre de nouvelles positions. Au fond, le conservatisme est mortel à long terme : il peut tuer beaucoup plus que le scepticisme ou le relativisme. On aurait besoin d'un homme d'une grande envergure comme l'était Jean-Paul II, qu'on ne pouvait pas ne pas admirer même si on était pas croyant : il était fédérateur, universel, et malheureusement Benoit XVI n'avait pas tout à fait cette dimension oecuménique là.

Jean-Sébastien Philippart : Encore une fois, le recul du christianisme est peut-être une manière authentique d’habiter le monde en ce que cela l’oblige à devoir reconsidérer et repenser les modalités de son règne temporel et son empire moral. Si la religion est censée toucher l’humain en profondeur, cela n’implique pas nécessairement qu’elle doive réglementer toute sa vie. Au contraire, la multiplication des règles (intégralisme) ne trahirait qu’une profonde défiance de Dieu à l’égard de l’homme et contreviendrait à la parole même du Christ. 

 


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