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Mercredi, 07 Janv. 2026

Toutes les invasions ne se valent pas : l’hypocrisie révoltante à propos du Venezuela

Auteur : Marc Vandepitte | Editeur : Walt | Mardi, 06 Janv. 2026 - 15h09

Il était deux heures du matin, le 3 janvier, lorsque les habitants de Caracas ont été réveillés par le hurlement des avions de chasse et les détonations des missiles. Des sites stratégiques, tels que la base militaire de Fuerte Tiuna et l’aéroport de La Carlota, ont été bombardés sans relâche. De grands quartiers de la ville ont immédiatement été privés d’électricité, tandis que d’épaisses colonnes de fumée noircissaient l’horizon.

Alors que des familles paniquées fuyaient dans les rues, l’information a commencé à circuler via les réseaux sociaux : des unités d’élite américaines venaient de mener une opération brutale. Le président Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores ont été enlevés par des commandos américains et transférés aux États-Unis. Il s’agit d’une violation sans précédent de la souveraineté d’un État indépendant.

Donald Trump a revendiqué la victoire sur sa plateforme Truth Social. Évoquant une « attaque réussie », il a annoncé que les États-Unis prendraient provisoirement en main l’administration du pays. Cela rappelle inévitablement les heures sombres où Washington destituait ou enlevait à sa guise les dirigeants d’Amérique latine.

Le diable face à l’homme d’affaires

Le contraste avec la couverture médiatique de l’invasion de l’Ukraine en 2022 est saisissant. À l’époque, Vladimir Poutine était présenté dans chaque journal et chaque bulletin télévisé comme le « diable en personne ». L’attention se focalisait entièrement sur sa personnalité, sa prétendue folie et ses intentions malveillantes. L’agresseur recevait un visage que tout le monde devait haïr.

Aujourd’hui, avec Trump, les médias adoptent une approche radicalement différente. Il n’est presque jamais question d’une condamnation morale de l’homme en tant que criminel de guerre. Il est présenté comme un dirigeant certes brutal, mais pragmatique, qui « remet de l’ordre ». L’agression est décrite de manière presque clinique, dénuée de la charge émotionnelle que nous avons connue lors de l’invasion russe.

Là où Poutine était dépeint comme un danger existentiel pour l’humanité, Trump est traité comme un chef d’État faisant simplement un choix audacieux en matière de politique étrangère. Cette personnification du mal d’un côté et la normalisation de l’agression de l’autre orientent l’opinion publique de manière extrêmement manipulatrice.

Deux poids, deux mesures : la démocratie comme excuse

Le traitement réservé aux dirigeants attaqués témoigne, lui aussi, d’une sélectivité révoltante. Lors de l’invasion de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky a été immédiatement couronné champion ultime de la démocratie. Les critiques sur sa politique d’avant-guerre ont été totalement occultées par la presse occidentale, comme si elles n’avaient jamais existé.

Il n’était plus permis d’évoquer l’interdiction des partis d’opposition ou la guerre impitoyable dans le Donbass qui, entre 2014 et 2022, avait coûté la vie à 14 000 personnes. Le drame d’Odessa, où une quarantaine de syndicalistes ont été brûlés vifs, ne cadrait pas non plus avec le récit héroïque et a donc été purement et simplement passé sous silence.

Dans le cas du Venezuela, c’est l’inverse qui se produit. L’attention des médias se porte presque exclusivement sur la « malveillance » de Maduro. Chaque information sur l’invasion américaine est assortie d’une liste de ses prétendues défaillances. L’accent est mis sur des interprétations et des exagérations concernant le manque de démocratie sous son régime.

La Maison-Blanche tente de justifier l’enlèvement en associant Maduro aux cartels de la drogue. Cet argument ne tient pourtant pas la route : les principales routes de la cocaïne passent par la Colombie et l’Équateur. Pourtant, les médias « oublient » souvent de le préciser, légitimant ainsi l’agression militaire auprès du public.

Impérialisme ou géopolitique ?

Lorsque les troupes russes ont franchi la frontière ukrainienne, tous les commentateurs occidentaux ont dénoncé l’impérialisme russe, parlant d’une « violation flagrante du droit international et de la souveraineté d’un pays ». Ces termes étaient justes, mais ils semblent aujourd’hui presque introuvables dans les analyses de l’attaque américaine contre Caracas.

La brutale invasion des États-Unis est presque banalisée, présentée comme une conséquence logique d’un rapport de force. « C’est tout simplement ce que font les grandes puissances », entend-on cyniquement sur les plateaux de télévision.

Dans le journal télévisé du soir en Belgique, cette brutale invasion militaire a été qualifiée de « succession d’événements rocambolesques organisée par les États-Unis ». Alors que 40 personnes ont été abattues de sang-froid pour enlever un chef d’État, le journal a évoqué les « 24 heures les plus bizarres de la vie de [Maduro] ». Le présentateur a relaté les faits comme s’il résumait une scène de film d’action.

Violer le droit international n’est apparemment plus si grave lorsque cela vient de Washington. Le « rules-based order » (l’ordre fondé sur des règles) s’avère être un tigre de papier. C’est là l’essence même du double standard : lorsqu’un pays non occidental en envahit un autre, c’est un crime contre l’humanité. Lorsque les États-Unis font la même chose – y compris l’enlèvement d’un chef d’État – cela est présenté comme une « intervention » ou une « transition vers la démocratie ». Le langage est devenu une arme. 

Une responsabilité écrasante

Par cette présentation euphémisante de l’invasion et la diabolisation constante de Maduro, cette brutale agression militaire est de facto légitimée. Après le double standard observé autour de l’Ukraine et de Gaza, l’Occident perd ses derniers vestiges de crédibilité auprès des pays du Sud. Le « rules-based order » est définitivement démasqué comme un instrument de pouvoir sélectif.

Mais il y a plus. Avec cette attaque, Trump teste les limites de ses ambitions impériales. En raison de l’attitude affreusement complaisante de l’Europe, Washington reçoit le signal qu’il peut agir en toute impunité. La responsabilité européenne est ici écrasante.

Lorsque, bientôt, la situation dégénérera réellement et que le canal de Panama ou le Groenland seront à leur tour visés, que personne ne vienne prétendre : « Wir haben es nicht gewußt ».[Nous ne le savions pas.]


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