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Dimanche, 03 Mars 2024

La Françafrique et les demi-vérités de Gilles Kepel

Auteur : Sadek Sellam | Editeur : Walt | Lundi, 27 Nov. 2023 - 20h14

En 1980, à partir d’un port du sud de l’Italie, vers « l’Orient compliqué », vogue un jeune diplômé en philosophie resté marqué par son échec au concours de la rue d’Ulm. En 1941, le général de Gaulle abordait « l’Orient compliqué » avec des « idées simples ». Mais il se « faisait une certaine idée de la France ».

Durant la traversée, notre apprenti-orientaliste lit les grands voyageurs qui mêlèrent un peu d’imagination à beaucoup d’exotisme dans les récits qui inspirèrent en partie l’expédition de Bonaparte. Mais le jeune Kepel se faisait surtout une haute idée de lui-même. La vision du monde de cet ancien trotskyste dépendait de la phraséologie de la IV° Internationale et ses relations à autrui resteront marquées par ce qu’il avait appris avec ce groupuscule. Il venait de faire partie des sept candidats admis à apprendre l’arabe à l’Institut Français de Damas qui offrait dix bourses. C’était autrement moins angoissant qu’au concours de Normale Sup. Parmi ses condisciples à Damas, il y avait Michel Seurat dont les premiers écrits faisaient espérer un redressement de l’islamologie déclinante. Son livre sur les Frères Musulmans, co-rédigé avec Olivier Carré, reste plus instructif sur cette organisation que toutes les récentes publications à finalité sécuritaire.

Du vivant de Seurat, Kepel semblait se conformer à certaines exigences intellectuelles, et même morales. Mais après sa disparition, à la suite d’un enlèvement au Liban, la sociologie politique des seuls courants radicaux se rapprochait de plus en plus du journalisme. Les articles de Seurat rassemblés et publiés dans « l’État de barbarie »(inspiré de la Hayawania d’Ibn Khaldoun) résultaient d’une interrogation sur les possibilités de démocratisation à terme des pouvoirs autoritaires dans le monde arabe.

Kepel semble avoir renoncé à ce questionnement quand, après avoir trouvé Ibn Khaldoun trop compliqué pour les journalistes, il s’est mis sous l’aile  protectrice de Bernard Lewis, un des maîtres à penser des néo-conservateurs américains. En Orient, la pensée de Lewis était résumée en ceci : « les peuples musulmans sont réfractaires à la démocratie. Ils ne méritent que des despotes éclairés ; et le plus « éclairé » des despotes, c’est celui qui garantit les intérêts américains dans la région… ». A de très nombreuses reprises, Kepel a été entendu reformuler ce jugement sommaire avec des « éléments de langage » apparemment originaux.

Il s’est prévalu du « terrain » pour aboutir à des conclusions parfois plus simplistes encore. Après son arrivée à Assiout, un deuxième échec l’a fâché définitivement avec les grandes théories. Il a renoncé à en apporter de nouvelles pour reprendre à son compte celles de l’éminent islamologue  engagé qui, en souvenir de son passé de turcologue, avait pris la tête du courant négationniste du génocide arménien. Apprenant que Plotin avait vécu à Assiout, Kepel a cru établir une corrélation entre la psychologie néo-platonicienne et les crues du Nil. Les professeurs de philosophie à qui il soumit cette bouleversante découverte l’ont trouvée fumeuses et refusèrent son mémoire.

Après ce deuxième déboire, il ne jurait plus que par le « terrain », que les Égyptiens intéressés par la face cachée appelaient le « terrain vague de Monsieur Guil»(pour Gilles, prononcé à l’égyptienne). Selon des Égyptiens de Paris le « terrain » était en fait labouré avant son arrivée par des trotskystes égyptiens mis en mesure par une culture coranique (que Kepel n’a toujours pas) d’infiltrer la « Djama’a Islamyia ».

Ce groupe était constitué d’anciens membres des Frères Musulmans entrés en dissidence après la normalisation de l’Egypte avec Israël, puis radicalisés au point de réussir à assassiner Anouar Sadate. Ces vrais enquêteurs  rendaient compte régulièrement à « Monsieur Guil », dont les lapsus en arabe ajoutaient à leur bonne humeur. Mais ils réservaient leurs renseignements de valeur A à la Moukhabarate égyptienne. « Monsieur Guil » ne s’en serait aperçu que plusieurs années plus tard, quand il eut l’insigne honneur d’être reçu par le général Omar Souleiman, ministre égyptien du Renseignement, qui était, avec le palestinien M’hamed Dahlane, l’interlocuteur préféré des services israéliens.

L’enquêteur qui ne jurait que par le « terrain » a pu monnayer ses  connaissances de l’arabe contre la protection de Rémy Leveau. Cet ancien diplomate, qui avait été attaché culturel en Libye notamment, voulait valider son expérience du Moyen-Orient à Sciences-Po-Paris, où sa méconnaissance de l’arabe l’empêchait de faire mieux que le général arabisant, Pierre Rondot qui avait enseigné l’Islam à la rue saint Guillaume. Ce besoin de Leveau d’être secondé par un assez bon arabisant valut à Kepel de soutenir rapidement sa thèse où les informations collectées par les trotskystes égyptiens dépêchés par la Moukhabarate semblent avoir intéressé Leveau beaucoup plus que les essais d’explication où une phrase de Mostafa Choukri se trouve intercalée entre une bonne formule de Max Weber, ou de Karl Popper(découvert grâce, semble-t-il, à Bruno Etienne), et une citation d’Ibn Taïmiya empruntée à Henri Laoust, que le doctorant omet parfois de mentionner. Le trotskysme servit à nouveau celui qui en voguant vers Alexandrie a dû rêver d’intéresser un nouveau Bonaparte à ses « enquêtes de terrain ».

La réécriture de sa thèse a été publiée sous le titre « le Prophète et le Pharaon » par les éditions de la Découverte, où un ancien camarade trotskyste devenu directeur de collection, a convaincu François Gèze de la pertinence de ses contenus. C’est à partir de cette première publication, que fut prêtée par ses nombreux détracteurs à Kepel l’ambition de devenir « le Pharaon du néo-orientalisme ». Sans doute informé sur le « terrain »(vague) dont se prévalait Kepel, Gèze le pria d’aller publier ses autres livres ailleurs…

Malgré le reproche que lui a fait à la soutenance sa thèse de troisième cycle le regretté Maxime Rodinson, qui déplorait les confusions introduites par l’usage inconsidéré du mot « islamisme », qui est synonyme d’Islam depuis des siècles, le sarcastique arabisant continuait à le conseiller à coups d’anecdotes. L’une d’elles a contribué à la genèse du livre qui révéla que l’auteur est sérieusement fâché avec l’histoire, « les Banlieues de l’Islam-Naissance d’une religion ». Rodinson lui a raconté son compagnonnage avec les militants de l’Etoile Nord-Africaine qui vendaient leur journal « el Ouma ». L’arabisant marxiste faisait croire à ses accompagnateurs que c’est une abréviation de « l’Humanité », « l’Huma ». Racontée au moment des grèves de l’industrie de l’automobile de 1982 auxquelles les socialistes fraîchement arrivés au pouvoir ne réussirent pas à mettre fin, cette histoire a provoqué un déclic chez l’ex-trotskyste qui croyait toujours au « complot » de la « bureaucratie stalinienne ».

Comme les grévistes avaient été accusés gratuitement d’être des « intégristes », par Mauroy, voire des « Chiites », par Defferre, Kepel supposa que le PCF cherchait à utiliser l’Islam pour mettre en difficulté le nouveau pouvoir socialiste. Il s’est cru conforté dans sa supposition hasardeuse quand, au JT de 20 heures, le présentateur est passé, « sans transition », des inquiétantes manifestations de rue à Téhéran aux grèves chez Talbot, baptisées par lui « subversion sociale ». Le binôme Leveau-Kepel exploita à fond ces parallèles et produisit les « éléments de langage » faisant croire que Mauroy et Defferre avaient des raisons de s’inquiéter. En flattant ces socialistes(pourtant désavoués par Mitterrand qui voulait des preuves) pour leur  flair, les deux islamo-politistes, pour qui « la recherche, c’est d’abord celle des crédits », purent obtenir d’importants budgets de recherche, au grand dam d’équipes non moins méritantes, comme celles d’Aix-en-Provence. Les études arabes de Sciences-Po-Paris s’imposèrent au détriment d’autres équipes qui ne s’étaient pas avisées de vanter les mérites du « terrain » et ne croyaient pas à la légitimité par l’argent.

La publication des « Banlieues de l’Islam » a été le résultat d’un laborieux assemblage d’indices pris pour des preuves, de ressemblances fugaces, et d’extrapolations osées qui permirent à Kepel de faire croire à la dangerosité de la « mouvance de pensée des Frères Musulmans ». N’ayant jamais répondu aux questions sur le sens exact de cette formule ronflante, il a cessé de l’utiliser tout en révisant en baisse le nombre des personnes et associations suspectées arbitrairement dans les « Banlieues de l’Islam ». Il a fini par tenir compte des objections à ses suppositions hasardeuses sur le rôle attribué aux résidents maghrébins de la Maison des Mines de la rue Saint Jacques. Certes, des étudiants pratiquants y habitaient mais avec beaucoup d’autres comme un élève de l’Ecole des Ponts et Chaussées qui a traqué les militants et sympathisants d’Ennahda quand il a été promu ministre de l’Intérieur de Ben Ali.  Kepel finit par admettre aussi que rien ne permet d’associer Malek Bennabi et Muhammad Hamidullah (qui était au CNRS avant sa naissance) aux soupçons qui lui furent inspirés par les militants du GIF.

Ces derniers lui ont tenu, à Ménilmontant(le quartier de son enfance, rappelle-t-il, pour faire « peuple »), un discours « d’Arabes pour Français », dans un français aussi approximatifs que ses suppositions sur le « communautarisme » et sur le « fondamentalisme ». Après une mésaventure, due à son amateurisme,  à la mosquée Ad Ada’wa du 19° arrondissement, il eut recours à des informateurs indigènes qui simulaient une piété soudaine et prirent le chemin de la mosquée. Après le « que Dieu agrée ta prière », ils invitaient généreusement les suspects à s’attabler avec eux dans un café jusqu’à la prière du milieu de l’après-midi. On s’est vite aperçu que ces curieux « paroissiens » avaient en poche un mini-appareil d’enregistrement. On a même su que chaque entretien à bâtons rompus leur était payé 400 francs, pas un centime de plus. Ces ébruitements montraient que Kepel n’avait pas que des amis parmi ses chers collègues.

Un des informateurs indigènes qui venait à la mosquée chaque vendredi fut chargé, avec un autre, d’aller écouter ce qui se disait au « Cercle des Socialistes de Culture Musulmane » créée par une militante du CERES de Chevènement qui eut le courage de rendre visite, au nom de « l’Islam en France », à Arafat à Tunis. Aux craintes de « l’intégrisme » et du « communautarisme » , rarement bien définis, ce Cercle ajoutait chez Kepel la peur d’un courant pro-palestinien qui se réunissait à la salle Colbert de l’Assemblée nationale. En même temps, il était ravi d’utiliser cette crainte pour constater l’échec de SOS-Racisme dans sa traque des keffiehs palestiniens dans les manifestations contre les violences de policiers(qui ne sauraient être celles de la Police).

Ces supposés nouveaux « périls » rendaient Kepel plus idéologue. Il donnait libre cours à ses préjugés dans une feuille appelée « Vu de Gauche » que publiait un doctrinaire venu du PCF au PS et qu’intéressait l’usage des risques supposés du « communautarisme » et de « l’intégrisme » pour remédier à la mauvaise conscience de son sous-courant, où l’on osait reprocher à tout le PS l’abandon des idéaux qui  faisaient courir ses militants du temps de la « culture d’opposition ».A présent, Kepel se contente d’incriminer l’UOIF pour expliquer le port de l’abaya, le passage du « vestimentaire à l’alimentaire » et autres manifestations de ce qu’il suppose être un « complot islamiste ». Alors qu’il traque toute trace du « complotisme » dans les discours de ses détracteurs. Il vient de passer le témoin à Florence Bergeaud laquelle ajoute d’autres confusions en utilisant des formules plus imprécises encore, comme les« fréristes », sans jamais expliquer la différence avec les « Frères Musulmans ».

Ni elle, ni Kepel ne répondent aux questions sur l’ancienneté des demandes d’abattage rituelle, dont la première remonte à 1923. Kepel reste sans voix quand il apprend que l’ouverture  en 1948 de la salle de prière de 1600 m2 à l’intérieur de l’usine Peugeot de Sochaux. Pourtant cela aurait dû  l’amener à revoir le chapitre ronflant des « Banlieues de l’Islam » où il explique, doctement, que la salle de prière ouverte dans le temple de la modernité industrielle à Boulogne-Billancourt serait la première du genre. Il apprit l’existence de cette salle de prière par de bons sociologues de l’immigration qui ne tardèrent pas à découvrir qu’au nom de la « pluridisciplinarité », il cherchait surtout d’autres informateurs. Ce n’est pas la seule fois où Kepel se montre fâché avec l’histoire…

La publication des « Banlieues de l’Islam » lui valut  une flatteuse et illusoire invitation à l’Élysée par Jacques Attali. Mais cet échange de civilités resta sans suite. Kepel oppose ce scepticisme français à ses succès à l’étranger et se flatte d’avoir été reçu par des spécialistes du renseignement.

Grâce à la coopération policière égypto-saoudienne, l’audience accordée par le général Omar Souleiman lui facilita un rendez-vous avec Torki al Fayçal, le chef du renseignement qui a financé des projets de recherche de Kepel. Moins fructueuse fut sa rencontre avec Primakov, ancien chef du KGB devenu ministre des affaires étrangères, puis premier ministre de la fédération de Russie. Ce grand arabisant ne pouvait pas être aussi généreux que Torki al Fayçal. D’abord parce que les Russes n’ont pas besoin de dilapider de l’argent pour sceller des « amitiés ». Ensuite parce que Primakov avait  un très sérieux désaccord avec « Monsieur Guil ». Dans son livre sur les Fondamentalismes, l’arabisant russe, héritier de l’érudit et impartial Kratchovsky,  commence par rappeler l’ancienneté de l’affaire palestinienne, dont le rôle dans les radicalisations des courants islamiques, modérés au départ, est systématiquement passé sous silence dans la totalité des livres et articles de Kepel.

Il se plaint de n’avoir pas été reçu par le Pape. Le Saint-Père répète à ses visiteurs le passage de l’Evangile-« n’ayez pas peur ! »

Comment pouvait-il « bénir » l’agitation d’un piètre théologien qui présente un Dieu revanchard, prétend localiser Allah(A l’Ouest duquel il prétend avoir fait des enquêtes de « terrain ») ? Une syro-américaine de Boston, invitée à un colloque à Paris, a fait d’intéressantes révélations sur les singulières méthodes de Kepel dans ses « enquêtes de terrain ».

Kepel révèle qu’il avait été conçu à la suite de la grande peur qu’avait son père d’être envoyé casser du fellagha dans les djebels, où il prétend qu’on « égorgeait ». Saura-t-il que dans les djebels les katibas de Nahia et les commandos de Mintaqa se battaient à la loyale, avec des armements modernes et non à l’arme blanche ? Au Vatican on savait son engouement pour les seuls mouvements qui font peur et on devait deviner son ambition de conseiller les politiques désireux de gouverner par la peur.

Aux reproches  de manque de clairvoyance adressés à la classe politique française,  à qui il cite comme exemple la « lucidité » des chef du renseignement dans des pays peu intéressé par la démocratisation, Kepel ajoute de véhémentes chicayas à l’encontre Sciences-Po-Paris qui mit fin en 2010 à ses cours répétitifs. Il explique ces déboires par la disparition de Rémy Leveau, son protecteur  qui lui avait sauvé la mise plus d’une fois. Mais les vraies raisons de ce « remerciement » restent à trouver par ceux qu’intéresserait une « enquête sur un enquêteur »(Bourdieu avait bien esquissé une « sociologie de la sociologie » et une psychanalyse des sociologues).  Des reproches aussi véhéments sont adressés à  Normale-Sup. qui vient de supprimer la chaire que Valls réussit à créer pour lui. Mais le premier ministre « socialiste » en a aussi pour son grade. L’auteur lui reproche de ne s’être pas battu pour faire aboutir le projet d’Institut autonome sur l’islamisme préconisé dans le coûteux rapport qui lui avait été commandé sous le coup de l’émotion, après les attentats de 2015, qui signifiaient d’abord l’échec du tout-sécuritaire.

Nadjet Vallaud-Belkacem, appuyée par l’Élysée, s’était opposée à cette mégalomanie, mais accepta la consolation par une chaire à la rue d’Ulm. Du haut de cette chaire, où il se sentait à l’étroit, l’islamo-politiste se contentait, selon des étudiants déçus, de résumer ses livres en invitant les auditeurs à les lire en entier…

Dans cette série de confidences mesurées, l’auteur égrène des demi-vérités et passe soigneusement sous silence d’importants épisodes dont la connaissance est nécessaire à une enquête sur celui qui suspecte les musulmans depuis plus de quarante ans. Le principal chaînon manquant concerne ses tentatives en direction de l’Algérie. Ses demandes de rendez-vous avec des « Omar Souleiman » algériens sont des secrets de Polichinelle, sans oublier celles adressées au PDG de…la Sonatrach (la Société pétrolière algérienne). Cela renvoie au jugement de Berque sur une catégorie d’Occidentaux pour qui les « Arabes ne seraient que les accessoires humains des puits de pétrole ».

Non seulement, il ne fait pas état de ces nombreux refus de rendez-vous en haut lieu, mais il décide d’imputer systématiquement à la « SM », les critiques de ses livres dans la presse algérienne, et en faisant semblant d’ignorer que la Sécurité Militaire s’appelle DRS depuis 1990. Pourtant, aucun des Algériens qui l’interpellèrent à Alger ne pouvait être soupçonné d’avoir des liens avec la « SM » : A un colloque que j’avais organisé en octobre 1994, avec Abdallah Benmansour , alors secrétaire général de l’UOIF,  Rachid Benaïssa lui a demandé des explications sur l’enregistrement à son insu de l’entretien qu’il avait eu avec lui à l’UNESCO. Kepel est resté sans voix et préféra descendre de la tribune et quitter la salle. Le sociologue Abdelkader Djeghloul avait signé un article recensant les plus grossières des erreurs des « Banlieues de l’Islam », considéré  encore comme un livre de désinformations.

A l’INESG, où le conférencier n’est invité qu’avec le feu vert de « décideurs » galonnés, l’historien Kamel Bouguessa et le politiste Fodil Boumala l’interpellèrent sur d’autres déductions hâtives sur Bennabi (qu’il a négligé de lire), ou Benbadis (« disciple de Hassan al Banna » !). Sans oublier le très poli Abdelhamid Mehri dont une question simple mit fin brutalement à la conférence de Kepel à la Bibliothèque nationale dont le directeur aurait perdu son poste pour avoir invité Kepel, mal vu de Boutéflika, alors en conflit larvé avec le DRS. Kepel découvrit à ses dépens que tous les Algériens n’avaient pas la bienveillance des animateurs du Forum du journal engagé Liberté. Ces critiques étaient pourtant modérées si on les compare à celles de la savante revue « Archives sciences sociales des religions » où Constant Hamès a dit les insuffisances des « Banlieues de l’Islam » et Danièle Hervieux-Léger  l’a appelé « l’essayiste pour grand public éclairé ».

Le mémorialiste omet également de mentionner ses tournées en Afrique de l’Ouest, sans doute pour ne pas avoir à s’expliquer sur les déboires de la Françafrique. Pourtant cela aiderait à comprendre le retrait de son nom de la liste des « invités du président », la veille du départ de  Boutéflika à la rencontre annuelle de Crans Montana.

Ces autocensures laissent la place à de méchantes attaques contre Jacques Berque qui aurait « barré la route du Collège de France » à Rodinson. Kepel veut en faire l’ancêtre de « l’islamo-gauchisme ». Pourquoi ? Parce que Berque avait eu comme auditeur au Collège de France Ali Chari’ati, le penseur de la « gauche islamique » iranienne qui parlait fréquemment de « Mustadh’afoun »(ceux qui furent affaiblis). Chariati, qui dit avoir été influencé par Massignon, Gurvitch et Berque, n’a sans doute jamais eu une discussion avec ce dernier qui se souvenait de sa grande timidité. L’islamo-politiste a l’air de croire que le terme de Mustadh’afoun serait un néologisme introduit par Chariati. Ce faisant, il révèle, qu’après quarante ans d’agitation, la lecture du Coran (où le terme revient plusieurs fois) ne lui est toujours pas familière. Mais il s’autorise à critiquer la traduction du Coran par Berque ! Il dit préférer « le Coran des historiens », qui reprend les vieilles chicayas chiites anti-Othmaniennes, enrobées dans un discours de « social science ». Il dit aussi sa préférence pour la contestation de l’authenticité du Mushaf par Déroche. Mais ni Moezzi, ni Déroche ne sont des traducteurs du Coran. Ces attaques contre Berque et cette apologie des doutes sur le Coran auraient posé beaucoup moins de problèmes si l’IFI(Institut Français d’Islamologie), que Kepel chercherait à orienter vers plus de sécuritaire, n’entretenait pas l’illusion sur la formation par des néo-orientalistes  des « imams français » que la mosquée de Paris à échoué à former depuis que son recteur a déclaré avoir reçu du président Tebboune « la feuille de route sur l’Islam de France ».

La francité d’un imam serait-elle jugée à l’aune de ses doutes sur l’authenticité du Coran ? Ou en fonction de son zèle à répéter en chaire les théories que de néo-orientalistes peinent à faire admettre par les chercheurs attachés à une scientificité ? Si c’est le cas, il faudrait remplacer la laïcité par un mot plus adapté qui tiendrait compte des nouvelles exigences des usagers du religieux à d’autres fins.

Kepel a des passages élogieux sur l’actuel recteur de la mosquée de Paris. Ce bureaucrate de la foi est appelé l’avocaillon par les « paroissiens » du V° arrondissement, parce qu’il perdait souvent ses procès. Il est sans culture islamique, et sans formation islamologique. Kepel en dit du bien. Espère-t-il obtenir grâce aux réseaux occultes de la Françalgérie des rendez-vous pouvant faire oublier les refus passés ?

Il est possible de s’interroger, à la lumière de la très grande importance accordée par Kepel aux passages à la télévision, sur le véritable reproche à Berque. Le grand arabisant avait mis en place l’émission islamique dominicale à la demande de Mitterrand pour qui « la France doit assumer son islamité ». Espérait-il que l’audience accordée par Attali allait avoir pour première conséquence des invitations à l’émission islamique ? N’ayant pas eu droit à l’antenne, Kepel a-t-il décidé dès cette période de s’en prendre à Attali et à Berque réunis ?

Il faut faire abstraction des rancoeurs qui sont à l’origine des chicayas récurrentes de Kepel-qui, interrogé sur les carnages à Gaza, répond par des attaques contre…Sciences-Po.!

La lecture attentive de ces confidences mesurées, et l’interrogation sur les demi-vérités distillées permettraient de rechercher ce qu’il  omet soigneusement de dire. Une enquête sur ce singulier enquêteur confirmerait que les islamo-politistes, que l’on croyait en mesure de remédier au déclin de l’islamologie, n’ont fait qu’aggraver ses conséquences. Ce serait un hommage posthume à Edward Saïd que Miquel avait invité à faire des cours au Collège de France, où Rodinson prenait des notes sur un cahier d’écolier. Kepel s’abrite derrière ces deux arabisants ainsi que sur Arkoun, et fait semblant d’oublier leurs bonnes relations avec l’américano-palestinien devenu professeur à Columbia. Ce n’est pas la moindre des contradictions de ce protégé de Bernard Lewis qui fait état aussi de sa rancoeur envers l’auteur d’ « Orientalism », qui, en démontrant la collusion des orientalistes avec le colonialisme, a fait exception pour Massignon, Berque et Rodinson. Leurs écrits restent autrement plus utiles à  la mise au point des relations de la France avec ses musulmans que les répétitions sur « la mouvance de pensée des Frères Musulmans » et sur Abou Moussab Souri, à qui il fait une publicité qu’il ne mérite pas.


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