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Mardi, 13 Oct. 2026

Les risques de l’IA par Thierry Meyssan

Auteur : Thierry Meyssan | Editeur : Walt | Mardi, 13 Oct. 2026 - 18h26

L’Intelligence artificielle fait très vite ce qui nous demande beaucoup de temps. Son impact est celui de la robotisation des processus intellectuels. Alors que les ordinateurs ont bouleversé le monde du travail pour les cols bleus, l’IA le bouleversera pour celui des cols blancs. Dès à présent, nous assistons à une série de désastres, non pas à cause des IA, mais à cause de ceux qui les manipulent. Nous devons, non pas de vérifier la qualité de nos IA, mais l’intelligence de ceux qui leur font confiance.

Nos médias sont hantés par un débat sur la valeur et les dangers des Intelligences Artificielles (IA). Cependant, sous l’influence de l’écrivain de science-fiction Eliezer Yudkowsky, devenu guru de la Silicon Valey, ils se focalisent sur une approche mythique, celle de la machine qui prendrait l’ascendant sur l’homme et le détruirait. Ce n’est qu’une reprise des thèmes du golem ou de Frankenstein. Or, une intelligence artificielle ne pouvant pas créer, mais seulement reproduire à très grande vitesse, ce danger est hors de propos.

Le danger que nous rencontrons dès à présent est de nous laisser fasciner par la machine. De nombreuses personnes entretiennent des rapports affectifs avec des chatbots. Elles leur disent ce qu’elles veulent entendre et les encouragent dans leurs défauts. C’est un problème déjà bien connu des psychologues.

L’usage des IA par les états-major a débuté dans les années 90, lors de la guerre du Golfe, pour résoudre des problèmes logistiques en traitant un grand nombre de facteurs à la fois. Petit à petit, on a doté de très nombreuses armes d’IA. Les problèmes ne sont survenus que lorsqu’on s’est appuyée sur l’IA pour prendre des décisions en temps réel, c’est-à-dire depuis 2024.

La France a décidé de se doter d’une Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD), en mars 2024, même si elle n’a vu le jour que deux mois plus tard. Cette agence s’est fixée une limite : ne jamais confier à l’IA d’une arme, la capacité de choisir de donner la mort.

Au contraire, le Pentagone, qui n’a pas la même éthique, vient de créer le « Projet Meridian » [1]. Après le conflit qui l’a opposé à la société Anthropic à propos des limites qu’elle entendait poser à l’usage de son IA, Claude, le Pentagone ne souhaite pas devoir rendre des comptes à qui que ce soit. Il a donc chargé Elon Musk et Palmer Luckey (le créateur des casques de réalité virtuelle), d’imaginer les prochains développements.

Plusieurs intoxications ont été recensées. Elles ont toutes conduit à des catastrophes, alors qu’elles étaient facilement évitables. Dans chaque cas, les responsables ont fait confiance à l’IA au point de lui demander ce qu’elle ne pouvait pas savoir.

Ce qui est frappant, c’est que de très hautes personnalités, peu sûres de leur propre discernement, se sont fait facilement manipuler par des IA. Au contraire, les gens qui ont « les pieds sur terre » se montrent immédiatement sceptiques lorsqu’une IA leur assène des inepties.

• Durant la réplique à l’opération Déluge d’Al-Aqsa (7 octobre 2023), les Forces de défense d’Israël (FDI) ont eu recours à des IA pour déterminer les cibles de leurs bombardements. Elles ont réglé leur objectif en indiquant que les pertes collatérales étaient négligeables. Au début, les IA étaient réglées pour ne pas risquer plus de deux pertes civiles par destruction de cible. Puis rapidement ce seuil a été relevé, jusqu’à ce que les IA n’en tiennent plus compte.

Ce changement d’usage s’est concrétisé par un changement d’IA. On est passé d’Habsora à Lavender. Il ne s’agissait plus d’évaluer les possibles pertes collatérales, mais de se concentrer sur les 37 000 militants présumés du Hamas et du Jihad islamique.

Les officiers qui ont validé les tirs se préoccupaient uniquement de vérifier si les cibles étaient bien membres des organisations palestiniennes. Ils n’ont pas pratiqué un génocide de manière volontaire. Ils ont simplement laissé des IA le faire, sans même sans s’en rendre compte. Lorsqu’ils ont ouvert les yeux, il était déjà trop tard [2].

Or, ce qui distingue une armée civilisée d’un groupe de barbares, c’est de veiller à protéger les civils. Certes, des membres du gouvernement leur répétaient que tous les Palestiniens sont des terroristes, mais la sauvagerie ambiante ne les dispensait pas de leur responsabilité. Aussi choquant que cela puisse paraître, ils ont pratiqué un génocide par inadvertance.

Dans ces cas, il n’y a aucune erreur ni des IA, ni des opérateurs. Le crime a été réalisé par inconscience. Selon des enquêtes de journalistes, il semble que plus les officiers étaient jeunes et inexpérimentés, plus facilement ils ont oublié la réalité et provoqué le massacre de civils.

• Durant la « guerre des 12 jours » (13 au 24 juin 2025), les Occidentaux se sont référés à l’Agence Internationale de l’Énergie atomique (AIEA) pour savoir où en étaient les recherches atomiques iraniennes. Son directeur, Rafael Grossi, a alors consulté sa version de Mosaic, une IA de Databricks. Elle lui a confirmé que Téhéran était soudainement sur le point de fabriquer la bombe atomique ; un avis qui était largement contesté par ses propres inspecteurs [3]. Les déclarations intempestives de M. Grossi ont failli provoquer une réponse nucléaire des États-Unis.

Databriks est dirigé par l’Irano-Suédo-États-unien Ali Ghodsi. Bien qu’il ne fasse pas de politique, il est membre d’Israel Collaboration Network (ICON), un réseau d’informaticiens. La version de Mosaic installée à Vienne pour l’AIEA l’a été par un groupe d’ingénieurs israéliens.

Il y a deux manières d’interpréter cet événement. Soit on pense que Rafael Grossi s’est fait manipuler par le Mossad, soit on observe qu’il était assez influençable pour suivre une machine plutôt que ses propres spécialistes.

• En décembre 2025, Donald Trump a questionné Grok, l’IA d’Elon Musk, sur la réaction des Vénézuéliens à un éventuel enlèvement du président Nicolás Maduro. C’était un projet d’opération évoquée par la CIA et le SouthCom. La réponse de l’IA, selon Time Magazine, a été que le peuple Vénézuélien en serait ravi. Sur cet unique avis, Donald Trump aurait lancé l’opération [4].

Pourquoi solliciter d’autres avis lorsqu’une IA est capable de synthétiser la pensée de tous ? Tout simplement parce qu’une IA ne fait que formuler la moyenne de la pensée qu’elle scanne. Et aucune moyenne n’est la vérité. Les IA ne sont que des algorithmes. Elles ne réfléchissent pas et se contentent de reformuler la pensée que l’on veut explorer. Une personne connaissant la population vénézuélienne aurait répondu en ayant en tête la complexité de la culture de ce pays. Elle n’aurait certainement ni approuvé, ni rejeté la question du président Trump, mais souligné que les réactions des Vénézuéliens dépendraient de leur appartenance sociale et régionale ainsi que des circonstances de l’évènement.

• Récemment, le président russe, Vladimir Poutine, a expliqué que les problèmes survenus avec les IA ne sont pas nouveaux. Ils existaient déjà avec des machines bien moins sophistiquées.

Il a raconté au Club de Valdaï que, durant la Guerre froide, en 1983, les satellites soviétiques avaient observé le tir de cinq missiles nucléaires par les États-Unis. Le colonel Stanislav Petrov, qui étaient en charge de la réponse soviétique a immédiatement mis en doute ce que les machines lui disaient. Il a d’abord vérifié avant d’ordonner une riposte. Bien lui a pris. Les machines s’étaient trompées, les USA n’avaient pas déclenché la guerre nucléaire et il n’a pas déclenché non plus [5].

C’est effectivement le même problème. Nous sommes toujours les maîtres des machines, mais notre inattention, notre incompétence ou notre orgueil peuvent nous faire commettre de petites erreurs qui, à très court terme, auront des conséquences terrifiantes.

À vrai dire, personne ne peut être manipulé par une IA, tout simplement parce qu’une IA ne peut pas avoir d’intention, de volonté propre, mais nous risquons tous, par paresse, d’accorder du crédit à ce que nous dit une machine insuffisamment réglée.


- Source : Réseau Voltaire

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