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Lundi, 28 Sept. 2026

Le « Sahih Al-Boukhari » : Entre enjeux politiques, contexte historique et quête de vérité

Auteur : Amar Djerrad | Editeur : Walt | Lundi, 28 Sept. 2026 - 13h02

Le « Sahih al-Boukhari » occupe une position quasi sacralisée dans l'orthodoxie sunnite. Il est désigné comme l'ouvrage revêtant le plus haut degré d'authenticité après le Coran. Néanmoins, cette prédominance rencontre des contestations majeures, notamment parce qu'il est matériellement impossible de vérifier des chaînes de transmission orales s'échelonnant sur deux siècles. Cet examen historiographique critique révèle les manipulations politiques orchestrées par les empires omeyyade et abbasside, ainsi qu'une scission religieuse durable qui caractérise le monde musulman.

L'empreinte dynastique : l'exploitation politique du sacré

La controverse entourant le « Sahih al-Boukhari », les récits historiques et le Coran demeure une problématique centrale des enjeux de légitimité religieuse dans la tradition musulmane. Cette division, qui continue de marquer les esprits musulmans contemporains, trouve ses origines dans l'exploitation politique de la foi par les premières dynasties régnantes. Bien que le Coran ait été rapidement mis par écrit après la mort du Prophète, les hadiths (et les récits) ont longtemps dépendu d'une transmission orale s'étalant sur environ deux cents ans. Cette longue période a intégré deux contextes politiques caractérisés par des antagonismes considérables : les époques omeyyade et abbasside.

Afin de consolider une légitimité fortement contestée à la suite de la première guerre civile (Fitna/فتنة), les califes omeyyades de Damas ont délibérément encouragé la production de hadiths (et de récits) répondant à leurs intérêts géopolitiques. Ces narrations soulignaient l'exigence d'une obéissance totale envers le souverain pour préserver la stabilité de l'empire. En 750, les Abbassides ont renversé les Omeyyades et ont modifié substantiellement l'orientation théologique. Pour justifier et consolider leur autorité, ils propagèrent une narration alternative, promouvant des hadiths et des récits qui légitimaient leur dynastie tout en invalidant ceux de leurs prédécesseurs. C'est dans ce contexte de reconstruction historique et idéologique, durant la période abbasside, qu'al-Boukhari rassembla son corpus de traditions.

L’impossible équation matérielle et arithmétique d'al-Boukhari

C’est face à ce contexte que la méthode d’authentification d’al-Boukhari se heurte à une impossibilité physique, temporelle et mathématique. La chaîne de transmission des hadiths est traditionnellement établie selon une succession de strates générationnelles : du Prophète vers les Compagnons (Sahaba), puis vers les Suivants (Tabi'ine), puis vers les Suivants des Suivants (Tabi'i at-Tabi'ine), remontant ainsi des chouyoukhs (maîtres) jusqu'à al-Boukhari qui a consigné son « Sahih ». Entre la mort du Prophète et celle d'al-Boukhari, il s'est écoulé environ 238 ans.

Chaque hadith possède sa chaîne de transmission (السند), s'élevant parfois jusqu'à huit intermédiaires successifs (de « A » à « H »). Or, remonter individuellement une telle chaîne deux siècles après les faits est matériellement irréalisable. Même en supposant qu'al-Boukhari rencontre le premier témoin vivant (« A »), qui le renvoie à « B », puis à « C », le quatrième maillon (« D ») serait déjà un centenaire. Dès lors, comment aurait-il pu vérifier de visu l'existence et la fiabilité des transmetteurs restants (« E » à « H »), décédés depuis de longues décennies ? Pour un seul récit, cette quête exigeait de parcourir des milliers de kilomètres à dos de monture à travers plusieurs pays (Bagdad, Égypte, Médine, Syrie), pour finir par écrire sur des peaux de bêtes.

Pour mesurer l'ampleur de cette impasse, un examen arithmétique s'impose. La tradition affirme qu'al-Boukhari a analysé un corpus initial de 300 000 hadiths sur une période de 16 ans de recherche. En postulant un rythme de travail acharné de 12 heures par jour, sans aucun jour de repos, le calcul démontre une impossibilité physique :

• 300 000 hadiths divisés par 16 ans équivalent à 18 750 hadiths par an.
• 18 750 hadiths divisés par 365 jours représentent 52 hadiths par jour.
• 52 hadiths divisés par 12 heures imposent une cadence de 4 hadiths par heure, vérifiés auprès des rapporteurs et transcrits toutes les 15 minutes de manière ininterrompue pendant 16 ans !

Si l'on adopte le chiffre de 600 000 hadiths parfois avancé par certains oulémas du Moyen-Orient, la cadence tombe à un récit toutes les 7 minutes. Même en réduisant l'analyse aux seuls 7 000 à 7 200 hadiths finalement retenus comme authentiques dans le ‘Sahih’, al-Boukhari aurait dû valider définitivement un hadith par jour, chaque jour, pendant 16 ans. Face aux contraintes logistiques de l'époque, une telle productivité dépasse les capacités d’une vie humaine. Une telle entreprise est irréalisable, même assistée par les technologies numériques et les moyens de transport du XXIe siècle.

Afin de résoudre cette problématique, l'interprétation traditionnelle soutient qu'al-Boukhari aurait rassemblé ces chaînes de transmission auprès de plus de 1 000 "maîtres". Néanmoins, cette théorie s'appuie sur l'hypothèse d'une accumulation de transmissions d'une improbabilité remarquable, où de nombreux érudits auraient conservé cet enseignement dans le but exclusif de le communiquer simultanément à un seul individu. Devant ces obstacles pratiques quasi insurmontables, al-Boukhari apparaît plutôt comme une figure légendaire façonnée par la puissance abbasside afin de donner une légitimité sacrée à son corpus théologique, plutôt que comme un savant résolu et indépendant.

Al-Bukhari : les failles du texte face à la critique

Cette fusion du politique et du sacré constitue la principale cause de la division religieuse parmi les musulmans à l'époque contemporaine. Ceci a engendré un islam « parallèle », confus, parfois destructeur et 'excommunicateur', souvent en contradiction avec l’islam du Coran ainsi qu’avec les faits et gestes authentiques du Prophète (QSSL), que le texte coranique désigne pourtant comme possédant une « moralité éminente » (innaka la'ala khuluqin 'adhim). Les tenants de la tradition ancienne vont jusqu'à qualifier certains versets de « mansoukh » (inopérants) quand ils gênent leurs objectifs. C'est le cas de ce hadith d’Al-Bukhari visant les non-musulmans, qui énonce : « J'ai été envoyé avec l'épée jusqu'à ce que vous attestiez qu'il n'y a pas de divinité en dehors de Dieu », s'opposant frontalement au verset coranique : « Combattez dans le sentier d'Allah ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas. Certes, Allah n'aime pas les transgresseurs ».

Les travaux de recherche actuels portant sur le « Sahih al-Boukhari » remettent en cause son rôle de fondement religieux incontesté en soulignant quatre défaillances :

  • Un grand nombre de récits prophétiques sont rejetés par les critiques car ils vont à l'encontre des enseignements moraux du Coran, contredisent les avancées scientifiques ou proposent des versions divergentes d'un même événement.
  • L'absence d'un document original rédigé de la main d'al-Boukhari oblige à s'appuyer sur des reproductions plus tardives, en particulier celle de son disciple al-Firabri. Les exégètes, à l'instar d'al-Asqalani,      reconnaissent qu'al-Firabri et ses successeurs ont dû rassembler des éléments fragmentaires et combler les lacunes laissées par le maître, ce qui suscite de sérieuses interrogations quant à la fidélité du texte final.
  • La méthode d'examen moral des transmetteurs (علم الرجال et اسناد) est jugée arbitraire, car elle a été formalisée des siècles après la mort des rapporteurs, restant profondément influencée par les rivalités politiques et religieuses de l'époque. Aujourd’hui, on répète encore, par exemple, cette anormalité : on anoblit de « radhia allaou ânhou » (que Dieu l’agrée) aussi bien le « sahabi » (Compagnon)) tueur de « sahabi » que sa victime « sahabi ». Cette absence de discernement moral fragilise la crédibilité et l'impartialité de la chaîne de transmission.
  • Les mouvements de réforme rejettent les hadiths qui légitiment la violence ou les discriminations envers les femmes, arguant que des biais culturels humains ne sauraient constituer des enseignements divins.

Cette approche de déconstruction textuelle est aujourd'hui soutenue par des courants d'analyse critique qui considèrent le hadith (et le récit) comme des expressions d'une dynamique culturel proprement humaine, en rappelant parallèlement que la tradition classique comprenait déjà des oulémas qui contestaient la véracité de certains récits. Des oulémas et chercheurs contemporains tentent d’y remédier, mais non sans difficultés, allant jusqu’à subir la prison ou l’accusation de « kafir » (mécréant) par les « gardiens du temple ».

Cette crise fondamentale concernant la légitimité des textes partage le monde musulman en trois courants :

  • Les traditionalistes, qui défendent l'infaillibilité dogmatique d'al-Boukhari comme base indispensable de la loi islamique.
  • Les réformistes rationalistes, qui appellent à épurer les récits des époques omeyyade et abbasside pour préserver l'éthique coranique.
  • Les ‘coranistes’(القرآنيون), qui rejettent totalement les hadiths pour s'en tenir à la seule autorité du texte coranique.

Au-delà de ces divisions théoriques, l'examen critique contemporain démontre de quelle manière le phénomène religieux s'est transformé en outil de domination idéologique. C'est justement sous cet angle que l'islamisme contemporain perpétue cette dynamique historique : il détourne la croyance religieuse afin d'en faire un puissant instrument politique. Au moyen de méthodes de conditionnement psychologique collectif, les mouvements radicaux recrutent les individus et relèguent la dimension spirituelle au second plan, la sacrifiant à une idéologie belliciste. Leurs orateurs — souvent des suppôts rémunérés — prônent la conquête, le ressentiment et le repli communautaire, déployant un mécanisme d'endoctrinement méthodique qui sépare les populations des enjeux économiques et sociaux réels pour mieux les soumettre.

L'apparition et l'organisation des mouvements sectaires ainsi que des courants islamistes dans l'islam comtemporain ne résultent pas d'un processus spontané, mais s'intègrent dans des stratégies géopolitiques délibérées de domination. Par le biais d'une véritable stratégie de division, ces organisations exploitent le repli identitaire et le discours religieux afin de dissimuler une volonté de domination et des enjeux d'ordre socio-économique. En fragmentant le tissu social au moyen de mécanismes d'exclusion mutuelle, la dimension religieuse s'éloigne progressivement du domaine spirituel pour se convertir en outil de dissimulation d'intérêts matériels et en dispositif de régulation de la conscience collective.

Quel avenir pour l'Islam face aux divisions politiques ?

L'examen méthodique des obstacles matériels, logiques et institutionnels ayant marqué l'élaboration du « Sahih al-Boukhari » indique que le différend actuel dépasse le cadre d'un simple débat académique. Il représente davantage l'expression d'une prise de contrôle intentionnelle de l'espace sacré, initiée au cours des ères omeyyade et abbasside, et maintenue par les stratégies géopolitiques des factions concurrentes contemporaines. La foi religieuse a souvent servi de voile dissimulant des ambitions de domination et des thèses de désintégration sociale.

Aussi longtemps que le courant traditionaliste ne reconnaîtra pas les aspects humains, organisationnels et politiques qui caractérisent la transmission des hadiths/récits, la religion restera vulnérable à ces processus de domination et d'exclusion mutuelle. L'évolution de la pensée islamique repose sur la capacité des croyants à discerner avec lucidité : il convient de distinguer le message intemporel du Coran des enjeux politiques et des fractures engendrées par les anciens empires ou les mouvements contemporains. Restaurer la place fondamentale de l'analyse historique et de la pensée rationnelle s'avère essentiel pour dépasser les clivages actuels et redonner à la vie spirituelle son authentique dimension humaine.

Franchement, est-il concevable de vouloir reproduire les conditions d'existence, les pratiques sociales et les structures mentales des sociétés bédouines du VIe siècle dans l'univers actuel dominé par la révolution informatique et l'énergie atomique ?


- Source : ZeJournal

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