Des nouvelles de Moscou : Le récit de l’effondrement russe cache la vraie Russie
Je suis de retour à Moscou après dix mois, et la première chose qui vous frappe est la distance existant entre la ville qui se tient devant vous et la ville telle qu’elle est décrite par les médias situés à cinq mille kilomètres de là. Moscou et Saint-Pétersbourg sont prospères, modernes et – c’est le mot que je cherche sans cesse – vibrantes. Les rues sont propres et sûres. Elles ne sont pas remplies par des files de sans-abris ou de mendiants. En deux semaines, je n’ai vu qu’un seul homme demander de l’argent, sur un perron à Saint-Pétersbourg, et il était visible précisément parce le phénomène est rare. Comparez cela à New York, Philadelphie, Washington, Atlanta – n’importe quelle grande ville américaine — et le contraste n’est pas marginal. Il est énorme.
Je commence par les rues parce qu’elles sont le test le plus simple contre le récit que l’Occident médiatise depuis trois ans : c’est-à-dire que la Russie est une économie à la limite de la rupture, que ses habitants retirent leur argent, que ses villes glissent vers la crise. Cette histoire ne survit pas au contact avec le trottoir.
Vladimir Poutine ne me paie pas pour publier une histoire enjolivée. Je rapporte ce que je vois et ce que j’entends des Russes ordinaires qui vaquent à leurs occupations — et ce que je vois, c’est une économie qui, malgré les sanctions et tout le reste, se porte mieux que les économies occidentales par rapport auxquelles je la compare. Les rayons sont pleins. Les restaurants sont pleins. Les gens travaillent, dépensent, construisent. Il n’y a aucune détresse visible, celle sur laquelle l’Occident insiste pour dire qu’elle approche à grands pas. Demandez aux gens qui vivent réellement ici et vous ne verrez pas une nation qui se prépare à l’effondrement. Vous en verrez une qui a absorbé tous les coups que l’Occident a pu lui porter et qui continue à vivre.
C’est la partie que la presse occidentale ne peut se résoudre à dire. Depuis trois ans, elle prévoit une crise financière russe qui n’arrive jamais, et la raison pour laquelle elle n’arrive jamais est visible de n’importe quelle terasse de café sur l’avenue Nevski à Saint-Pétersbourg ou la rue Tverskaya à Moscou. Il n’y a pas de panique bancaire ici, pas de rouble en chute libre. Les sanctions étaient censées briser ce pays. C’est raté. Comparez l’ambiance dans ces rues à l’anxiété à Londres ou à la décadence dans les grandes villes américaines, et la question n’est pas de savoir si la Russie survit aux sanctions. La question est de savoir pourquoi l’Occident a supposé qu’elle n’y survivrait pas.
Dîner avec Lavrov
Il y a une semaine, lundi, j’ai dîné avec le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et le Vice-Ministre des Affaires étrangères Sergueï Ryabkov. J’étais en compagnie de John Mearsheimer, du juge Andrew Napolitano et d’Alastair Crooke. Le dîner était informel et véritablement franc. Lavrov a répondu directement aux questions ; et quiconque a discuté avec Mearsheimer sait qu’il ne pose pas de questions complaisantes.
Je suis reparti avec deux impressions claires.
La première est que la position de négociation de la Russie envers l’Occident n’a pas bougé d’un pouce depuis que Poutine s’est adressé à son ministère des Affaires étrangères, le 14 juin 2024. Dans ce discours, il a explicité ses conditions, et ce sont les mêmes conditions qui sont encore sur la table : l’Occident doit reconnaître Donetsk, Louhansk, Zaporijia et Kherson, ainsi que la Crimée, comme territoire russe permanent. Ces anciens oblasts ukrainiens ne reviendront pas en arrière. À Moscou, cela n’est pas traité comme une offre d’ouverture mais comme un fait déjà établi. Au-delà, la Russie construit des zones tampons grâce à ses avancées à Soumy, Kharkiv et Dnipropetrovsk. Ces territoires pourraient, avec le temps, être également incorporés ; bien que les fonctionnaires décrivent cela comme quelque chose qui serait décidé par un vote ou un plébiscite plutôt qu’une fatalité. Ce n’est pas formellement au menu. Mais c’est, selon moi, totalement dans les possibilités.
La deuxième impression est que l’espace pour un règlement négocié est extrêmement restreint — plus étroit que les capitales occidentales ne veulent l’admettre — parce que la Russie n’est tout simplement pas disposée à faire les concessions que l’Occident exige, et ne pense pas qu’elle doive le faire. Ma propre évaluation, après avoir écouté comment les responsables parlent ici, est que l’effort de guerre ne s’arrêtera pas tant qu’Odessa et Kiev ne seront pas fermement sous contrôle russe. Je considère cela comme un sentiment personnel, pas comme une certitude. Mais rien de ce que j’ai entendu cette semaine ne m’en a éloigné.
Ce que “causes profondes” signifie réellement
Poutine parle constamment des « causes profondes » du conflit qui doivent être traitées, et on dit rarement aux Américains ce que signifie cette phrase. J’ai donc posé directement la question, lors d’une conversation à Moscou avec Alexander Babakov, membre de la Douma et haut responsable du Club de l’Unité internationale.
La façon la plus simple de le traduire pour mes concitoyens est la suivante : le projet américain d’attirer l’Ukraine dans l’orbite de l’OTAN et de l’utiliser comme bélier contre la Russie doit prendre fin. Pas une pause, définitivement terminé. Il n’y aura plus de tolérance à l’égard des activités de l’OTAN en Ukraine, et la politique étrangère et militaire de l’Ukraine doit être définitivement séparée de cette étreinte occidentale. Du point de vue de Moscou, c’est le noyau non négociable, tout le reste est détail.
Cela aide à se rappeler de quand cela date. L’Ukraine a rejoint le Partenariat pour la paix de l’OTAN en 1994, et à partir de là, les relations militaires occidentales avec Kiev se sont développées régulièrement, malgré l’absence d’une carte de membre officielle. La base militaire de Yavoriv, dans l’ouest de l’Ukraine, est devenue un lieu récurrent pour des exercices occidentaux dans les années 1990 et, à partir de 2015, a accueilli une mission de formation permanente dirigée par les États-Unis. Au fil des ans, l’Ukraine est devenue l’un des hôtes les plus fréquents des exercices de l’OTAN de tous les pays en dehors de l’alliance ; des exercices dont les scénarios n’ont jamais désigné la Russie comme l’adversaire mais ne laissaient aucun doute, d’après leur structure, sur l’identité de la cible. Au premier mandat de Trump, ils se sont accrus à plusieurs par an, certains avec une composante sous-marine qui n’avait rien à voir avec la chasse aux pirates. Face à cela, le point de vue de Moscou est que Poutine a fait preuve d’une patience que l’Occident a confondue avec de la faiblesse.
Vous n’êtes pas obligé d’accepter tous les éléments de ce récit pour en saisir la force. C’est la lecture réaliste de la guerre — celle sur laquelle Mearsheimer a argumenté autant que possible — et c’est le cadre à travers lequel les hommes avec qui j’ai dîné voient l’ensemble du conflit. Il est contesté à Washington, évidemment. Mais vous ne pouvez pas comprendre pourquoi la position russe est si inamovible à moins de comprendre qu’à Moscou ce n’est pas du tout considérée comme une agression mais comme la cautérisation d’une plaie que l’Occident a passé trente ans à ouvrir.
Le point de vue des russes
La guerre n’est pas ce qui occupe le Russe moyen. C’est encore considéré, dans la vie quotidienne, comme une “opération militaire spéciale”, et l’activité dans les deux grandes villes se poursuit comme si cela se passait sur un autre continent — ce qui, vu de Moscou, est presque le cas. Cet écart entre la position fixe et maximaliste de l’État et la quasi-normalité de la vie civile est lui-même l’histoire : un pays suffisamment installé chez lui pour attendre et suffisamment convaincu de son bon droit pour ne pas plier.
Ce que les officiers m’ont dit
J’ai parlé cette semaine avec trois militaires russes, retraités et en service — le colonel Eduard Basurin, retraité ; le général Evgeny Buzhinsky, retraité ; et, en service actif, le lieutenant-général Apti Alaudinov, commandant des forces spéciales d’Akhmat. Des hommes différents, des points de vue différents, et un message commun à tous : la Russie ne va pas attaquer l’Europe. Elle n’a aucun dessein militaire sur l’Europe, aucun, et aucune intention de commencer ce genre de combat.
Ce que la Russie voit, m’ont-ils dit, c’est une Europe qui se prépare à l’attaquer – et pas seulement dans la rhétorique qui sort de la bouche de dirigeants comme le chancelier allemand Merz et le Premier ministre britannique, bien que Moscou prenne cette rhétorique assez au sérieux. Ce sont les étapes concrètes derrière les mots : les systèmes d’armes, les missiles en particulier, étant construits pour être utilisés contre le territoire russe. Les officiers ont été directs sur l’endroit où cela mène. Si ces activités se poursuivent, la Russie n’aura d’autre choix que de faire face à la menace, et la perspective d’une guerre avec l’Europe deviendra alors réelle. Ce n’est pas un danger imaginaire évoqué pour effrayer qui que ce soit. C’est ainsi que ces professionnels interprètent ce qu’ils observent. La Russie ne cherche pas la bagarre. Mais elle n’est ni sourde ni aveugle à ce qui se prépare contre elle.
Ils ont également confirmé quelque chose que j’avais déjà senti par moi-même : la Russie est entrée dans une nouvelle phase décisive de la guerre contre l’Ukraine, une poussée délibérée pour y mettre fin plus rapidement. Pendant les quatre premières années, la Russie s’est battue de façon à limiter ses propres pertes. C’est pourquoi elle n’a pas lancé des bataillons entiers contre des positions fixes, où les pertes auraient été sévères, mais s’est plutôt appuyée sur des tactiques utilisant des petites unités. Cette retenue est terminée. La nouvelle phase ferme la côte ukrainienne de la mer Noire au commerce dans les deux sens, soumet les centres logistiques de Kiev et d’autres villes – en particulier l’Ukraine occidentale – à un ciblage soutenu, et accélère les avancées terrestres tout au long de la ligne de contact. Il s’agit d’un changement envisagé par l’État-major russe, et il porte déjà ses fruits : les mouvements d’encerclement de Sloviansk et de Kramatorsk, et des gains clés à Zaporizhzhia. Ma propre lecture est, qu’à la fin du mois de novembre, Donetsk sera à nouveau entièrement sous contrôle russe et Zaporizhzhia — une grande ville industrielle et capitale régionale sur le Dnipro — sera directement menacée d’occupation.
Une démocratie dynamique à ses propres conditions
Le peuple russe se rendra aux urnes ce dimanche, et je serai là pour observer. Il y a au moins cinq partis qui se disputent des sièges à la Douma. La Russie n’est pas le monolithe qu’elle est censée être. C’est, malgré la caricature occidentale, une démocratie dynamique – une démocratie construite selon la culture russe et les idéaux russes plutôt qu’une copie de celle d’autres pays, et il est grand temps que l’Occident mette de côté ses préjugés et comprenne la Russie telle qu’elle est réellement. Ce n’est pas un régime dirigé par des communistes internationaux, quel que soit le mème populaire des années 1960 et 1970. Elle est désormais, à juste titre, la quatrième économie mondiale en parité de pouvoir d’achat, innovante dans sa technologie et richement dotée en ressources.
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.












