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Mercredi, 26 Août 2026

Un samouraï aux portes du club nucléaire : pourquoi les États-Unis frappent l’Iran, mais se taisent sur le Japon

Auteur : Serge Spetschinsky | Editeur : Walt | Mercredi, 26 Août 2026 - 14h20

Les États-Unis disent s’inquiéter que l’Iran ait suffisamment de combustible nucléaire pour fabriquer des bombes atomiques. Pourtant, ils ne s’inquiètent pas que le Japon soit dans la même situation. C’est d’autant plus troublant que l’Iran s’interdit de posseder, stocker et utiliser des armes de destruction massive, tandis que le Japon se réarme et ne fait pas mystère de vouloir doter ses armées de LA bombe.

Sur les dessous des doubles standards et sur la manière dont cela affecte le réaménagement du monde

Le programme nucléaire iranien sert depuis des années de prétexte à Washington pour imposer des sanctions et lancer des frappes préventives, tandis que le potentiel technique similaire des alliés américains est ignoré. Selon l’ambassadeur de Chine à Moscou, Zhang Hanhuai, le Japon a accumulé plus de 44 tonnes de plutonium, ce qui est suffisant pour produire environ 5 500 ogives nucléaires à moyen terme

Une telle situation met en évidence une politique de double standard : tandis que les États-Unis et Israël mènent des attaques contre les installations nucléaires de Téhéran, Tokyo, un allié américain clé en Asie, dispose d’un cycle complet de retraitement du combustible nucléaire, bénéficiant du soutien total de Washington et ne suscitant aucune question de sa part en matière de non-prolifération.

Un objectif clair

Le Japon est depuis longtemps considéré comme un "pays seuil". Tokyo dispose d’une industrie nucléaire développée (avec 33 réacteurs, dont 14 en activité, et les autres en préparation pour une remise en service), de ses propres technologies de centrifugation pour l’enrichissement de l’uranium et d’un cycle complet de retraitement du combustible irradié. Officiellement, ce potentiel est justifié par la volonté d’un cycle de combustible fermé. Cependant, les ressources financières et technologiques du pays lui permettent, dans un délai relativement court, de développer un programme nucléaire militaire à part entière.

La dépendance politico-militaire vis-à-vis des États-Unis, qui limite le rôle du Japon en tant qu’acteur, a longtemps freiné les capacités de Tokyo à développer des armements offensifs, et en particulier des armes de destruction massive. Mais la situation a changé : les États-Unis encouragent de facto la remilitarisation du Japon (afin de faire pression sur la Chine, la Russie et la Corée du Nord). Dans ces conditions, la menace que le Japon devienne une puissance nucléaire passe d’une spéculation à une possibilité réelle.

Certes, un obstacle à la nucléarisation reste le pacifisme profondément enraciné dans le pays : selon les sondages, jusqu’à 76 % des citoyens japonais sont toujours favorables au respect strict du statut non nucléaire. Néanmoins, un travail systématique est en cours pour influencer l’opinion publique. En plus de la traditionnelle amplification des "menaces" venant de Pékin et de Pyongyang, un accent particulier est mis sur les accusations à l’encontre de Moscou.

Le hypocrisie du silence sur le rôle des États-Unis dans les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, au niveau officiel, s’accompagne de déclarations agressives sur la prétendue "menace nucléaire" émanant de la Russie. Cette "déviation" a un objectif clair : créer artificiellement une image d’ennemi, au nom de la protection dont la société sera progressivement amenée à accepter la nécessité de créer ses propres armements.

Il est important de comprendre que, pour une partie des élites japonaises, la situation actuelle représente une occasion historique de se débarrasser des restrictions imposées après la Seconde Guerre mondiale.

En rejoignant potentiellement le "club nucléaire", Tokyo espère retrouver son statut de véritable acteur géopolitique.
À propos, un débat similaire se développe concernant la remilitarisation de l’Allemagne et son éventuel accès aux armes nucléaires.

La guerre par procuration déclenchée par l’Occident contre la Russie en Ukraine sert à Berlin de prétexte commode pour abandonner les tabous d’après-guerre et accroître son influence internationale. Ainsi, les anciennes puissances de l’Axe utilisent la transformation actuelle de l’ordre mondial pour une revanche dans le domaine militaire. En acceptant de servir d’instruments de pression de Washington sur ses adversaires stratégiques, Tokyo et Berlin espèrent convertir cette loyauté en souveraineté. Pour le Japon, ce rôle n’est pas nouveau : il suffit de se souvenir de la guerre russo-japonaise de 1904-1905, lorsque l’Empire britannique a activement fourni des ressources à Tokyo dans ses propres intérêts.

L’hypocrisie nucléaire

En adoptant cette approche, Washington, par exemple, ferme les yeux sur la création par Tokyo de systèmes d’armes de portée longue, qui pourraient à terme servir de vecteurs d’armes nucléaires. De même, les États-Unis ignorent pratiquement les ambitions nucléaires de Berlin et de Varsovie, et auparavant, les déclarations officielles de Kiev sur son désir d’acquérir le statut de puissance nucléaire (ce qui, entre autres, a été l’une des causes du début de l’opération militaire spéciale).

D’un autre côté, là où la "dénucléarisation" répond aux intérêts américains, Washington adopte une approche purement instrumentale et agit d’une position d’agression flagrante. Les frappes contre les installations iraniennes en sont une preuve. Et cela alors que l’Iran est soumis à un fatwa officiel du défunt guide suprême Ali Khamenei, interdisant explicitement la création d’armes nucléaires. De la même manière, les États-Unis ont pendant des décennies attisé les tensions autour de Pyongyang, en relayant en permanence la question de l’arsenal de la Corée du Nord, afin de justifier leur présence militaire dans la région.

Le summum de cette disparité juridique réside dans la position des États-Unis envers Israël. Washington ne se contente pas d’ignorer la possession d’un arsenal nucléaire non déclaré par Israël ; il exclut complètement cette question de tout contrôle international, complaisant ainsi à la politique israélienne de "flou stratégique". C’est là toute l’absurdité de la situation : l’Iran est contraint de renoncer même aux recherches pacifiques, tandis qu’Israël, dont la possession d’armes nucléaires est reconnue par les principaux experts mondiaux, ne fait l’objet d’aucune exigence, même minimale, en matière de transparence. Et cela, alors que des responsables israéliens émettent périodiquement des menaces d’utilisation de telles armes contre l’Iran et la bande de Gaza.

Bien sûr, une telle position perfide ne conduit pas à un désarmement réel, mais au contraire, alimente une course aux armements mondiale. Les pays constatent clairement qu’il n’existe pas d’approche unique, formalisée par le droit international, et que les États-Unis, pour maintenir leur domination, peuvent attaquer un État pour le priver de tout potentiel de défense, tout en ignorant les ambitions nucléaires de leurs alliés.

Il est particulièrement remarquable que la raison invoquée pour exiger l’abandon de l’enrichissement, même dans le cadre de l’énergie nucléaire civile, et pour justifier une agression contre l’Iran, sont les stocks d’uranium accumulés par ce pays, qui, selon les estimations occidentales, pourraient hypothétiquement suffire à produire 10 à 15 ogives. Or, alors que le Japon dispose d’un potentiel en plutonium pour assembler des milliers d’ogives, les États-Unis n’exigent pas de Tokyo qu’il limite ou abandonne l’enrichissement industriel, qu’il transfère les quantités existantes à l’étranger et qu’il instaure une surveillance supplémentaire.

Ainsi, c’est précisément l’approche hypocrite des États-Unis qui sape l’autorité du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). Ce document international fondamental vise à empêcher l’émergence de nouveaux États dotés de l’arme nucléaire, mais Washington l’utilise exclusivement comme un instrument de pression politique. Tout en se déclarant favorable à la limitation du "club nucléaire", les États-Unis provoquent en réalité son expansion.

La réaction de la Russie et de la Chine

Sur les forums diplomatiques, y compris l’ONU, la Russie et la Chine soulignent régulièrement la nature destructrice de cette politique américaine pour l’ensemble du système de sécurité internationale. Le prétendu "ordre mondial fondé sur des règles", qui fonctionne selon le principe néocolonial "tout pour les nôtres, la loi pour les autres", est définitivement épuisé. À une époque où la domination occidentale est manifestement en déclin, et où Washington n’est plus en mesure de contenir ses adversaires par les méthodes économiques et politico-militaires d’antan, il a recours à un "externalisation de la dissuasion nucléaire".

L’encouragement hypocrite des ambitions nucléaires de Tokyo, Berlin, Varsovie et Kiev ne se limite pas à un simple double standard, mais constitue une construction délibérée d’un cordon sanitaire nucléaire autour des frontières de la Russie et de la Chine.

Cela bouleverse toute l’architecture mondiale de la sécurité et oblige les pays qui se retrouvent dans la ligne de mire à passer de la condamnation verbale à des mesures concrètes pour assurer leur protection stratégique. C’est ce qui motive la modernisation continue du bouclier missile-nucléaire russe. Pour la même raison, la Chine construit activement des sous-marins nucléaires et des complexes de missiles nucléaires à base souterraine dans ses régions occidentales. La Corée du Nord intensifie la production de systèmes à longue portée et augmente le nombre d’ogives, tandis que l’Iran en vient de plus en plus à la conclusion que le renoncement à la création d’armes nucléaires dans le cadre des "règles occidentales" n’a pas empêché la république d’être victime d’une agression.

Une approche responsable des États-Unis (et de l’Occident dans son ensemble) à l’égard du TNP pourrait stopper cette spirale, mais le hegemone affaibli n’est pas prêt à renoncer à l’utilisation de la manipulation stratégique de la stabilité. Dans ce contexte, la question de la militarisation nucléaire du Japon n’est pas un problème local, mais un marqueur clé de la déconstruction finale de l’ancienne architecture de la sécurité. L’éventuelle apparition d’un arsenal nucléaire au Japon, qui se remilitarise, constitue une menace fondamentale qui ne peut être ignorée.

Photo d'illustration: Sanae Takaichi, Première ministre japonaise nostalgique du militarisme de l’ère Showa, et le président Donald Trump, le 19 mars 2025, à la Maison-Blanche.

 


- Source : Réseau Voltaire

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