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Samedi, 07 Déc. 2019

La Pravda américaine : Comment Hitler a sauvé les Alliés

Auteur : Ron Unz | Editeur : Walt | Jeudi, 20 Juin 2019 - 16h07

Article en 4 pages

Il y a quelques années, je lisais les mémoires de Sisley Huddleston, un journaliste américain vivant en France, pendant la Seconde Guerre Mondiale. Bien qu’oublié depuis longtemps, Huddleston avait passé des décennies comme l’un de nos correspondants étrangers les plus importants, et des douzaines de ses principaux articles avaient paru dans The Atlantic Monthly, The New Republic et Harpers, alors qu’il avait écrit quelque 19 livres. L’un de ses amis les plus anciens et les plus proches était William Bullitt, l’ambassadeur américain en France, qui avait déjà ouvert notre première ambassade soviétique sous FDR.

La crédibilité de Huddleston semblait impeccable, c’est pourquoi j’ai été si choqué par son témoignage de première main sur Vichy en temps de guerre, totalement contraire à ce que j’avais appris dans mes manuels d’histoire. J’avais toujours eu l’impression que le régime collaborationniste de Pétain avait peu de légitimité, mais ce n’était pas du tout le cas. Des majorités quasi unanimes des deux chambres du parlement français, dûment élues, avaient élu le vieux maréchal en dépit de ses profondes réticences personnelles, le considérant comme le seul espoir comme sauveur national unificateur de la France après la défaite écrasante de ce pays en 1940 face à Hitler.

Bien que les sympathies de Huddleston ne fussent guère en faveur des Allemands, il remarqua la correction scrupuleuse dont ils firent preuve à la suite de leur victoire écrasante, politique qui se poursuivit pendant les premières années de l’occupation. Et bien qu’il ait à quelques reprises rendu des services mineurs au mouvement naissant de la Résistance, lorsque le débarquement de Normandie en 1944 et le retrait allemand qui a suivi ont soudainement ouvert les portes du pouvoir aux forces anti-Pétainistes, celles-ci se sont engagées dans une orgie d’effusions de sang idéologiques, probablement sans précédent dans l’histoire française, dépassant largement le fameux règne de terreur de la révolution française, avec peut-être 100 000 civils ou plus massacrés sur la foi de preuves peu ou pas fondées, souvent uniquement pour régler leurs comptes personnels. Les exilés communistes de la guerre civile espagnole, qui avaient trouvé refuge en France après leur défaite, en ont profité pour renverser la vapeur et massacrer le même genre d’ennemis de classe « bourgeois » qui les avaient vaincus lors du conflit précédent, quelques années auparavant seulement.

Alors que je cherchais à comparer le témoignage de Huddleston au récit traditionnel de la France en temps de guerre que j’avais toujours pleinement accepté, la plupart des facteurs semblaient pencher en sa faveur. Après tout, ses références journalistiques étaient impeccables et, en tant qu’observateur direct et très bien informé des événements qu’il a rapportés, ses déclarations ont certainement compté pour beaucoup. Entre-temps, il est apparu que la plupart des récits classiques qui dominent nos livres d’histoire avaient été construits une génération ou deux plus tard par des écrivains vivant de l’autre côté de l’océan Atlantique, dont les conclusions pouvaient avoir été fortement influencées par le cadre idéologique noir et blanc qui avait été rigidement ancré dans les universités américaines de l’élite.

Cependant, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer une énorme faille dans le récit de Huddleston, une erreur si grave qu’elle a jeté de sérieux doutes sur sa crédibilité en tant que journaliste. Vers le début de son livre, il consacre une page environ à mentionner de façon fortuite qu’au début des années 1940, les Français et les Britanniques se préparaient à lancer une attaque contre l’Union Soviétique, alors neutre, utilisant leurs bases en Syrie et en Irak pour une offensive de bombardement stratégique visant à détruire les champs de pétrole de Staline à Bakou dans le Caucase, alors une des principales sources mondiales de ce produit essentiel.

Évidemment, toutes les organisations militaires produisent une multitude de plans d’urgence pour toute éventualité couvrant toutes les situations et tous les adversaires possibles, mais Huddleston avait sans doute mal compris ces possibilités ou rumeurs, les prenants au premier degré. Selon lui, le bombardement de l’Union Soviétique par les Alliés devait commencer le 15 mars, mais il a été retardé et reprogrammé pour diverses raisons politiques. Quelques semaines plus tard, les divisions de panzers allemands balayèrent la forêt ardennaise, encerclèrent les armées françaises et s’emparèrent de Paris, faisant avorter le projet de bombardement allié de la Russie.

Étant donné que l’URSS a joué un rôle de premier plan dans la défaite finale de l’Allemagne, une attaque précoce des Alliés contre la patrie soviétique aurait certainement changé l’issue de la guerre. Bien que les fantasmes bizarres de Huddleston aient eu raison de lui, il n’avait guère tort de s’exclamer « C’est passé si près ! »

L’idée que les Alliés se préparaient à lancer une offensive de bombardement majeure contre l’Union Soviétique quelques mois seulement après le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale était évidemment absurde, si ridicule qu’aucune allusion à cette rumeur débridée depuis longtemps n’avait jamais été reprise dans les textes historiques standard que j’avais lus sur le conflit européen. Mais le fait que Huddleston se soit accroché à des croyances aussi absurdes, même plusieurs années après la fin de la guerre, a soulevé de grandes questions sur sa crédulité ou même sa santé mentale. Je me demandais si je pouvais lui faire confiance ne serait-ce qu’un seul mot sur autre chose.

Cependant, peu de temps après, je suis tombé avec surprise sur un article publié en 2017 dans The National Interest, un périodique éminemment respectable. Le court article portait le titre descriptif « Aux premiers jours de la Seconde Guerre Mondiale, la Grande-Bretagne et la France avaient l’intention de bombarder la Russie ». Le contenu m’a absolument sidéré, et avec la crédibilité de Huddleston maintenant pleinement établie – et la crédibilité de mes manuels d’histoire standard tout aussi démolie – je me suis inspiré de son récit pour mon long article « La Pravda Américaine : La France et l’Allemagne d’après-guerre ».

Je ne me considère guère comme un spécialiste de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale, mais j’ai d’abord été profondément embarrassé d’avoir passé toute ma vie dans l’ignorance totale de ce tournant crucial et précoce de ce vaste conflit. Cependant, une fois que j’eus lu attentivement cet article dans The National Interest, ma honte s’est rapidement dissipée, car il était évident que l’auteur, Michael Peck, ainsi que ses rédacteurs en chef et ses lecteurs n’étaient pas au courant de ces faits longtemps enterrés. En effet, l’article avait été publié à l’origine en 2015, mais a été réédité quelques années plus tard en raison de l’énorme demande des lecteurs. Autant que je sache, cet essai de 1100 mots  constituait la première et la seule fois que les événements mémorables décrits avaient retenu l’attention du public au cours des soixante-dix années qui se sont écoulées depuis la fin de la guerre.

Opération Pike

La discussion de Peck a grandement étoffé les remarques brèves et désinvoltes de Huddleston. Les hauts commandements français et britannique avaient préparé leur énorme offensive de bombardiers, l’opération Pike, dans l’espoir de détruire les ressources pétrolières de la Russie Soviétique, et leurs vols de reconnaissance non marqués avaient déjà survolé Bakou en photographiant les emplacements des cibles visées. Les alliés étaient convaincus que la meilleure stratégie pour vaincre l’Allemagne était d’éliminer ses accès aux sources de pétrole et à d’autres matières premières vitales et, la Russie étant le principal fournisseur d’Hitler, ils décidèrent que la destruction des champs pétroliers soviétiques semblait une stratégie logique.

Toutefois, M. Peck a souligné les graves erreurs de ce raisonnement. En fait, seule une petite fraction du pétrole de Hitler provenait de Russie, de sorte que l’impact réel d’une campagne, même entièrement réussie, aurait été faible. Et même si les commandants alliés étaient convaincus que des semaines de bombardements continus – qui représentaient apparemment la plus grande campagne de bombardements stratégiques au monde à cette date – élimineraient rapidement toute la production pétrolière soviétique, les événements ultérieurs de la guerre laissent entendre que ces projections étaient extrêmement optimistes, avec des attaques aériennes beaucoup plus importantes et plus puissantes qui, en général, causaient beaucoup moins de destruction permanente que prévu. Ainsi, les dommages causés aux Soviétiques n’auraient probablement pas été importants, et l’alliance militaire complète entre Hitler et Staline qui en aurait résulté aurait certainement inversé l’issue de la guerre. Ceci a été reflété dans le titre original en 2015 du même article « Opération Pike : Comment un plan fou pour bombarder la Russie a failli faire perdre la Seconde Guerre Mondiale ».

Mais si le recul nous permet de reconnaître les conséquences désastreuses de ce plan de bombardement malheureux, nous ne devons pas être trop durs avec les dirigeants politiques et les stratèges de l’époque. La technologie militaire était en constante évolution, et les faits qui semblaient évidents en 1943 ou 1944 étaient beaucoup moins clairs au début du conflit. D’après leur expérience de la Première guerre mondiale, la plupart des analystes pensaient que ni les Allemands ni les alliés n’avaient l’espoir de réaliser une percée précoce sur le front occidental, tandis que les Soviétiques étaient soupçonnés d’être une puissance militaire faible, constituant peut-être le « ventre mou » de la machine de guerre allemande.

En outre, certaines des conséquences politiques les plus graves d’une attaque alliée contre l’Union Soviétique auraient été totalement inconnues des dirigeants français et britanniques de l’époque. Bien qu’ils étaient certainement conscients des puissants mouvements communistes dans leur propre pays, tous étroitement liés à l’URSS, ce n’est que bien des années plus tard qu’il est devenu clair que la haute direction de l’administration Roosevelt était infiltrée par de nombreux agents pleinement fidèles à Staline, la preuve finale attendant la libération des décryptages de Venona dans les années 1990. Ainsi, si les forces alliées étaient soudainement entrées en guerre contre les Soviétiques, l’hostilité totale de ces personnes influentes aurait considérablement réduit les perspectives futures d’une aide militaire américaine substantielle, sans parler d’une intervention éventuelle dans le conflit européen.

Ainsi, si les Allemands avaient pour quelque raison que ce soit retardé de quelques semaines l’assaut de 1940 contre la France, l’attaque alliée en attente aurait amené les Soviétiques à entrer en guerre dans l’autre camp, assurant la défaite des alliés. Il semble indéniable que l’action fortuite d’Hitler a sauvé par inadvertance les alliés des conséquences désastreuses de leurs plans stupides.

Bien que l’exploration des implications dramatiques du déclenchement d’une guerre alliée-soviétique en 1940 puisse être un exemple intrigant d’histoire alternative, en tant qu’exercice intellectuel, elle n’a guère de pertinence pour notre monde d’aujourd’hui. Bien plus important est ce que le récit révèle sur la fiabilité du récit historique standard que la plupart d’entre nous ont toujours accepté comme réel.

La première question à examiner était de savoir si les preuves de l’attaque prévue des alliés contre les Soviétiques étaient réellement aussi solides que le suggérait l’article du National Interest. L’information sous-jacente provient de Operation Pike, publiée en 2000 par Patrick R. Osborn dans une série académique intitulée Contributions in Military Studies, alors j’ai récemment commandé le livre et je l’ai lu pour évaluer les revendications remarquables qui y sont faites.

Bien qu’assez sèche, la monographie de 300 pages documente méticuleusement ce cas, l’écrasante majorité des documents étant tirée des archives officielles et d’autres documents gouvernementaux. Il ne semble pas y avoir le moindre doute sur la réalité des événements décrits, et les dirigeants alliés ont même déployé des efforts diplomatiques considérables pour enrôler la Turquie et l’Iran dans leur attaque planifiée contre l’Union soviétique.

Alors que le principal motif des Alliés était d’éliminer le flux des matières premières nécessaires vers l’Allemagne, il y avait aussi des objectifs plus larges. La collectivisation forcée de l’agriculture soviétique dans les années 1930 avait conduit à l’abattage généralisé d’animaux de ferme, qui avaient ensuite été remplacés par des tracteurs à essence. Les dirigeants alliés pensaient que s’ils parvenaient à éliminer l’approvisionnement en pétrole soviétique, la pénurie de carburant qui en résulterait entraînerait un effondrement de la production agricole, provoquant probablement une famine qui pourrait emporter le régime communiste au pouvoir. Les alliés avaient toujours été intensément hostiles aux Soviétiques, et l’opération prévue a été nommée en l’honneur d’un certain colonel Pike, un officier britannique mort aux mains des bolcheviks dans le Caucase lors d’une précédente intervention militaire vingt ans auparavant.

Pages: 1 2 3 4

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone


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