Après le mémorandum d’Islamabad par Thierry Meyssan
Si les arabes du golfe Persique ont conclu de la guerre contre l’Iran qu’Israël était un prédateur et que les États-Unis n’étaient pas le gendarme du monde, les États-Uniens ne savent toujours pas que penser de Benyamin Netanyahou et de sa coalition. Les « sionistes révisionnistes » tentent d’introduire des candidats pro-Israël dans les partis républicain et démocrate, tandis que la majorité des électeurs ne veulent plus soutenir cet État génocidaire. Plus encore, ils tentent de dresser les arabes du golfe contre l’Iran et de relancer l’opération israélienne au Liban.
Le mémorandum d’Islamabad [1] n’a pas seulement instauré la paix dans le golfe Persique. Il a aussi posé que l’Iran allait recevoir 300 milliards de dollars, non pas en tant que « réparations de guerre », mais à titre « d’investissement ». Ce faisant, il a acté, sans le dire, la victoire de la République islamique.
Cette victoire ne signifie pas la défaite militaire des États-Unis, mais celle, politique, d’un camp particulier aux États-Unis. Ceux qui ont perdu sont les soutiens traditionnels d’Israël qui refusent de prendre acte des massacres de civils auquel le soi-disant « État juif » se livre en Palestine et au Liban.
La défaite des sionistes révisionnistes
L’aveuglement des complices de l’État d’Israël s’explique par leur incapacité de juger cet État pour ce qu’il fait et non pas pour ce qu’il prétend être. Ils confondent leur rêve d’une patrie qui serait un refuge pour les victimes des pogroms européens et la réalité, qui est celle d’un État gouverné par des fascistes, au sens historique du terme.
Cette confusion est d’autant plus surprenante qu’ils avaient établi, à juste titre, une distinction entre civils et combattants lors de l’opération palestinienne « Déluge d’Al-Aqsa ». Certains d’entre eux n’avaient pas contesté le droit inaliénable des Palestiniens à résister à l’occupation israélienne, mais avaient dénoncé les massacres de civils. Ce faisant, ils brocardaient la mémoire d’Izz al-Din al-Qassam (1882-1935) — qui a donné son nom aux brigades du Hamas —. Loin d’être un résistant, cet homme était avant tout un antisémite qui se glorifiait de massacrer des civils juifs.
Aujourd’hui, les « sionistes révisionnistes », c’est-à-dire les disciples de Vladimir Ze’ev Jabotinsky, se regroupent autour de Benyamin Mileikowsky-Netanyahou pour renverser le président Donald Trump. Ils s’appuient sur tous ceux qui vivent dans la confusion que je viens de décrire.
Permettez-moi de rappeler que les « sionistes révisionnistes », disciples de Jabotinsky, ont toujours été violemment opposés aux « sionistes » (tout court) de Theodor Herzl. Les deux groupes se sont fait une guerre acharnée, depuis l’alliance de Jabotinsky avec les « nationalistes intégraux » ukrainiens pour massacrer les juifs soviétiques, au soutien de Jabotinsky au duce Benito Mussolini [2], ou encore aux négociations avec les nazis pour s’emparer des biens des sionistes hongrois [3]. Certes, ce conflit a été mis en pause par le premier Premier ministre israélien David Grün-Ben Gourion, lors de la création de leur État commun, à la condition que jamais la dépouille mortelle de Jabotinsky ne soit inhumée en Israël. Il n’en reste pas moins que ce conflit a repris aujourd’hui avec le « coup d’État législatif » qui a amendé les lois fondamentales du pays et préparé la dictature. Au cours des trois dernières années, la majorité des Israéliens ont bruyamment manifesté contre ces « réformes », soutenus par l’immense majorité des anciens responsables de l’armée et des services de sécurité.
Les massacres auxquels nous avons assistés n’ont pas surgi de nulle part. Ils sont l’application d’une politique déjà mise en œuvre dans les années 1920, c’est-à-dire avant le nazisme ; une politique universellement condamnée, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.
La succession de Donald Trump
Les partisans de cette politique aux États-Unis se sont regroupés autour de la Fondation Adelson, du nom du casinotier ukrainien de Las Vegas. Ils ont d’abord financé la candidature de Marco Rubio, en 2016, puis celle de Donald Trump, en 2023. Aujourd’hui, ils poussent, côté républicain, à nouveau Marco Rubio, et, côté démocrate, Rahm Emanuel [4].
Ce dernier est le fils d’un sioniste révisionniste, Benjamin Auerbach, membre de l’organisation terroriste Irgun, qui a fuit Israël, après l’assassinat de l’envoyé spécial des Nations unies, le comte Folke Bernadotte, en 1948.
Sous la présidence de George H. Bush (le 41° président), Rahm Auerbach-Emanuel s’engagea volontairement dans les Forces de défense israéliennes (FDI) afin de participer à la guerre du Golfe contre l’Iraq.
Rahm fut un des conseillers du président démocrate Bill Clinton.
Sous le président républicain George W. Bush, Rahm fut parlementaire dans l’État de l’Illinois.
Sous la présidence de Barack Obama, il devint chef de cabinet du président, c’est-à-dire secrétaire général de Maison-Blanche.
Sous le second mandat Obama et le premier mandat de Donald Trump, il fut maire de Chicago. À ce titre, il fit fermer une cinquantaine d’écoles publiques dans les quartiers noirs et latinos — la plus grande fermeture d’écoles de masse de l’histoire des États-Unis —, il fit monter en flèche les tarifs des transports en commun et du stationnement et privatisa la Chicago Transit Authority. Surtout, il tenta de faire disparaître les vidéos du meurtre par la police de Laquan McDonald, 17 ans, en 2014 [5].
Puis, sous le mandant de Joe Biden, il fut nommé ambassadeur à Tokyo. Il y supervisa la corruption des parlementaires du Parti-Libéral démocrate (PLD) par l’Église de l’unification (c’est-à-dire la « secte Moon »), agissant sous le contrôle de la CIA.
Toujours belliqueux, il a été surnommé « Rambo », n’hésitant pas à utiliser des gros mots, voire à faire le coup de poing. Rahm a deux frères, le Dr. Ezéchiel Emanuel, qui fut conseiller spécial pour la politique de santé de l’administration Obama, et Ali Emanuel, qui fonda et dirigea l’agence d’impresarios Endeavor. Lorsqu’Israël tenta de prendre le contrôle de Twitter/X, il proposa à son ami Elon Musk de refaire l’image du réseau social pour 100 millions de dollars, ce qui marqua leur rupture.
Compte-tenu de la réaction épidermique des démocrate face aux massacres commis par Benyamin Netanyahou, les « sionistes révisionnistes » conservent, en réserve, un candidat moins polémique, le gouverneur de Pennsylvanie, Josh Shapiro.
Côté républicain, leur candidat est l’actuel secrétaire d’État, Marco Rubio. Ce dernier avait déjà bénéficié du soutien de feu Sheldon Aderson durant sa campagne de 2015. Le vieux casinotier ukraino-israélo-états-unien voyait en lui un autre enfant d’immigré et l’avait pris en affection.

Sauver les accords d’Abraham
Une conséquence du mémorandum d’Islamabad est que les Émirats arabes unis ont, une nouvelle fois, changé de position. Ils étaient, par le passé, très attachés à la cause palestinienne qu’ils finançaient largement via le prince Ahmed, l’un des fils du cheikh al-Zayed. Mais celui-ci fut assassiné par la CIA au Maroc, en 2010. Or celui-ci était le frère cadet de l’actuel souverain d’Abou Dhabi et président des sept Émirats arabes unis, le cheikh Mohammed ben Zayed. Mais celui-ci changea encore d’avis, en 2020. Il décida une alliance avec Israël contre l’Iran auquel les Émirats devaient une partie de leur richesse (le port de Dubaï servait à contourner le siège états-unien de l’Iran). Ils signèrent donc les Accords d’Abraham, aux côtés du Bahreïn.
Cependant, lorsque Israël et les États-Unis attaquèrent l’Iran, les Émirats ne comprirent pas la réaction iranienne qui les bombarda. Ils tentèrent par tous les moyens d’obtenir un vote favorable du Conseil de sécurité des nations unies [6], puis de l’Organisation maritime internationale [7], avant de comprendre et d’admettre que, placé sans la même situation, ils auraient agi comme l’Iran [8]. Aussi les Émirats ont accepté, en secret, la semaine dernière de s’asseoir, à une table de négociation, avec leurs anciens amis iraniens.
Identiquement, l’Arabie saoudite, qui avait rétabli, en 2023, ses relations diplomatiques avec l’Iran, sous l’impulsion de la Chine, a pourtant assuré au président Trump, avant la guerre, qu’il ne voyait pas de problème à ce que le Pentagone renverse la République islamique. Puis l’Arabie saoudite s’est insurgée contre la riposte militaire iranienne sur son propre sol. Mais, aujourd’hui, elle tire ses conclusions du conflit : Israël est prêt à tout pour se tailler un empire et les États-Unis, loin de protéger leurs vassaux, les transforment en cibles. Riyad prépare donc un sommet de la réconciliation qui réunira tous les États du golfe, y compris l’Iran.
C’est dans ce contexte, que Marco Rubio s’est rendu, du 23 au 25 juin, aux Émirats, au Koweït et enfin à Bahreïn, où il a rencontré tous les membres du Conseil de coopération du golfe (CCG). Il a tenté de raviver les accords d’Abraham [9], d’autant que la personne en charge de ce dossier depuis leur signature, le gendre juif de Donald Trump, Jared Kushner, ne cache plus qu’il considère désormais Netanyahou pour un malade mental.
Mais les efforts de Marco Rubio n’ont pas abouti.

La question libanaise
Aussi le secrétaire d’État, revenu à Washington, a-t-il imposé à l’ambassadrice du Liban, Nada Hamadé Mouawad, de signer, le 27 juin, un « cadre d’accord » et une « annexe secrète » avec les États-Unis et Israël. Il s’agit de réviser ce qui a été conclu lors du mémorandum d’Islamabad, négocié par Jared Kushner et JD Vance. Celui-ci stipule « la fin permanente de la guerre sur tous les fronts, y compris au Liban » (article 1). Au contraire, le « cadre » de Marco Rubio affirme que « Le Gouvernement israélien souligne que ses actions militaires au Liban sont uniquement une conséquence des attaques, de la menace qu’elles représentent et de l’intention hostile des groupes armés non étatiques, en particulier le Hezbollah. » (article 5) [10].
Il s’agit de valider la rhétorique israélienne selon laquelle, l’État hébreu n’aurait jamais tenté d’annexer le Liban, mais se contenterait de riposter aux actions d’un groupe terroriste ; une narration qui fait abstraction de la tentative de Léon Blum de créer l’État d’Israël au Liban (1936) ; de la guerre arabo-israélienne de 1948 (qui se termina par la victoire des forces britanniques de Transjordanie) ; de l’invasion israélienne de 1982 ; de celle de 2006.
Ce cadre dénie que le Hezbollah est le noyau de la résistance libanaise à l’invasion. Il fait accroire que c’est la résistance qui suscite l’occupation et non l’inverse. Nul ne peut en douter : le texte signé ne figure toujours pas sur le site internet de la présidence du Liban. Le président du Parlement, Nabih Berry, a immédiatement annoncé qu’il ne serait pas ratifié, de nombreux leaders l’ont déjà rejeté. Ce n’est pas une question de communautés, mais de libanité.
Le Hezbollah avait fait poser, après la signature du mémorandum d’Islamabad, de grandes affiches tout au long de l’autoroute qui traverse le Liban. On y voyait des portraits des deux Khamenei, Ali et Mojtaba, et l’inscription « Merci à l’Iran ». Il les avait retirées samedi pour laisser la place à des affiches du ministère du Tourisme. Mais dimanche, elles ont été remplacées par d’autres affiches représentant le drapeau du Liban avec l’inscription « Le Liban d’abord » (c’est-à-dire sans sa résistance). Immédiatement, les automobilistes garaient leurs voiture et brûlaient ces posters.
- Source : Réseau Voltaire












