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Lundi, 27 Mai 2024

La révolution numérique de l’Intelligence Artificielle : une destruction créatrice bénéfique ou une déshumanisation systémique

Auteur : Prof. Rodrigue Tremblay | Editeur : Walt | Jeudi, 07 Mars 2024 - 12h14

« L’ouverture de nouveaux marchés nationaux ou extérieurs et le développement des organisations productives révolutionnent incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de destruction créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme ». Joseph Schumpeter (1883-1950), économiste américain et penseur politique d’origine autrichienne, (dans son livre Capitalisme, socialisme et démocratie, ch. VII, 1942, tr. fr. 1951).

« Tout changement est une menace pour la stabilité. C’est une autre raison pour laquelle nous sommes si réticents à appliquer de nouvelles inventions. Toute découverte de la science pure est subversive en puissance ; toute science doit parfois être traitée comme un ennemi possible. Oui, même la science ». Aldous Huxley (1894-1963), écrivain britannique, auteur du roman futuriste de 1932 intitulé Le meilleur des mondes, ch. 16.

« Le progrès technologique n’a fait que de nous procurer des moyens plus efficaces de régresser ». Aldous Huxley (1894-1963), dans son essai ‘Adonis and the Alphabet’, 1956.

« L’ensemble de nos progrès technologiques tant vantés, et de notre civilisation en général, pourraient être comparés à une hache entre les mains d’un criminel pathologique ». Albert Einstein (1879-1955), physicien théoricien d’origine allemande, 1917.

« L’intelligence artificielle (IA) est probablement la chose la plus importante sur laquelle l’humanité ait jamais travaillé. Je considère cela comme quelque chose de plus profond que l’électricité ou le feu ». Sundar Picha (1972- ), ingénieur et chef d’entreprise américain d’origine indienne, président-directeur général (CEO) d’Alphabet Inc. et de sa filiale Google, 2018. 

Introduction

La révolution numérique de l’Intelligence Artificielle (IA), présentement en évolution très rapide, est une innovation technologique qui fait appel à des programmes informatiques complexes et à des algorithmes mathématiques élaborés. Des systèmes et des modèles IA, lesquels reposent sur des puces électroniques dites “IA“insérées dans des circuits intégrés numériques, peuvent automatiser des tâches répétitives, avec l’aide de super ordinateurs. Ils peuvent produire des textes et des images, et traiter rapidement de vastes quantités de données, et cela, en complémentarité avec l’humain.

Cependant, au-delà des avantages économiques qui peuvent en découler, se profile la menace d’un remplacement progressif de l’être humain par des robots intelligents, dans nombre de fonctions et d’activités qui s’y prêtent.

Robots humains. Source : labyrinthiques.fr

De telles avancées technologiques ont un grand potentiel de bouleverser profondément les économies, les entreprises et les sociétés nationales dans les décennies à venir, lorsque de nouveaux investissements en capital remplaceront de plus anciens et obsolètes investissements en capital, et que certaines catégories de travailleurs seront remplacées par des machines robotiques, lesquels nécessiteront  pour leur fonctionnement des travailleurs plus spécialisés. 

Cela pourrait même éventuellement conduire à un « Meilleur des Mondes » dystopique dans l’avenir, si des machines super intelligentes, dans une prochaine ère futuriste, étaient capables de s’améliorer et de penser par elles-mêmes, et si éventuellement elles pouvaient même apprendre à programmer d’autres machines intelligentes, avec pratiquement aucune intervention humaine.

Scène du film « Blade Runner 2049 » de Denis Villeneuve

L’impact global des révolutions industrielles 

Toutes les inventions technologiques produisent des avancées positives mais peuvent aussi s’accompagner de diverses perturbations et d’effets négatifs.

À titre d’exemple, l’invention du couteau peut servir à couper le pain; mais elle permet aussi de trancher la gorge de quelqu’un. De même, l’invention de la dynamite et des explosifs a aidé l’industrie minière, mais elle a aussi rendu les guerres plus meurtrières et décuplé le pouvoir destructeur de terroristes. 

Il en est de même aussi des connaissances concernant la fission de l’atome, laquelle mena au développement de l’énergie nucléaire. Cette invention a permis de produire de l’électricité; elle a aussi permis de construire des bombes atomiques et de détruire des villes entières et leurs habitants.

Il est difficile de savoir d’avance, avec précision, à quoi une nouvelle technologie peut servir, pour le bien ou pour le mal, pour un progrès économique ou pour une régression humaine.

Les questions soulevées par l’Intelligence Artificielle (IA)

Les applications courantes de l’IA et leur généralisation dans l’avenir feront indubitablement des gagnants et des perdants, et pas seulement dans le monde économique, mais aussi dans celui de la politique, de la géopolitique, du social, de la biologie, des arts et même dans les conflits militaires. Il est donc important d’évaluer si les gagnants seront plus nombreux que les perdants, ou si ce sera plutôt le contraire, avec un petit nombre d’opérateurs enrichis et un grand nombre d’asservis.

À titre d’exemple, quels seront les effets des systèmes IA de la firme américaine Nvidia ou des robots préprogrammés conversationnels, tels ceux de ChatGPT (OpenAI), de Copilot (Microsoft) ou de Gemini (Google) ? De telles machines amélioreront-elles le niveau de vie et la qualité de vie du plus grand nombre, ou permettront-elles à certains de s’enrichir, mais en rendant obsolètes et appauvries des catégories entières de travailleurs ? Si c’était le dernier cas, il pourrait en résulter un accroissement des inégalités de revenus et de richesse.

En effet, chaque nouvelle révolution industrielle du passé a grandement enrichi des pionniers capitalistes à succès. Par exemple, il eut une époque aux États-Unis, à la fin du 19e siècle, nommée l’ère des barons voleurs. Elle réfère à une période dominée par de grands monopoleurs (Carnegie, Rockefeller, Vanderbilt, Mellon, etc.), dans les secteurs de l’acier, du pétrole, des chemins de fer ou de la finance, lesquels écrasaient les concurrents, truquaient les marchés et corrompaient les gouvernements.

Au plan politique et géopolitique, est-il possible aussi que des oligarchies malveillantes puissent recourir, de nos jours, à de telles machines numériques pour surveiller et contrôler les gens et pour lancer plus facilement des guerres dans l’avenir?

Tout cela est loin d’être des préoccupations purement théoriques. Déjà le Pentagone américain entrevoit de se servir de robots intelligents et de drones, contrôlés par l’Intelligence Artificielle, pour faire les guerres de l’avenir.

•  Les effets économiques à court et moyen terme et à plus long terme de l’IA et les quatre révolutions industrielles depuis 1760

En économie, les notions de court terme (1-4 ans), du moyen terme (4-9 ans) et du long terme (plus de 10 ans) peuvent varier selon les secteurs économiques et financiers. Pour l’ensemble de l’économie, il est possible de se référer à des cycles économiques à court, moyen et à plus long termes. À titre d’exemple, il s’est écoulé beaucoup d’années entre l’invention du premier ordinateur géant, gros comme un édifice, en 1946, jusqu’à l’innovation de l’ordinateur portable sur le marché de l’informatique, en 1977, et l’arrivée des ordinateurs Macintosh d’Apple, en 1998. 

La première révolution industrielle (1760-1870) s’est produite à compter du milieu du 18e siècle en Angleterre, dans l’industrie du textile. Pour la première fois dans l’histoire, la production globale et la consommation dans un pays purent s’accroître plus rapidement que la population, grâce aux gains de productivité que les innovations technologiques et les techniques de production rendirent possibles.

Les découvertes de nouvelles sources d’énergie, telles celles venant du gaz et du pétrole, en complément à celle du charbon, de même que celle de l’électricité, furent au centre de la deuxième révolution industrielle (1870-1914). Cela permit des innovations dans les moyens de transport (chemin de fer, bateau à vapeur, automobile et avion.)

L’industrialisation provoqua une migration démographique des campagnes vers les villes, ce qui a accentué le phénomène de l’urbanisation, avec la création de grandes villes et de méga-métropoles à forte densité de population.

La troisième révolution industrielle (1930-2010) fut caractérisée par l’innovation de l’énergie nucléaire et par la révolution informatique, principalement durant la deuxième partie du 20e siècle. Elle fut rendue possible par l’invention du microprocesseur et par la création des premiers ordinateurs, suivies de l’innovation de l’Internet, des satellites et de la communication sans fil. 

Pour la quatrième révolution industrielle (2011- ) en cours, (découlant des applications de l’intelligence artificielle, une notion introduite pour la première fois en 2011, lors d’une conférence organisée en Allemagne pour concevoir une nouvelle politique industrielle pour ce pays, basée sur des stratégies de haute technologie), on devrait s’attendre à une période initiale de choc et de transition suivie d’une période plus longue d’acceptation graduelle et de maturité, celle-ci pouvant s’étendre sur plusieurs décennies, voire un siècle ou plus.

Une transition difficile de mises à pied, à court et moyen terme, pour les travailleurs du secteur tertiaire les plus menacés par la digitalisation et l’automatisation

Dèjà, des institutions comme le Fonds Monétaire international (FMI) et la banque d’investissement américaine Goldman Sacks, entre autres, ont chiffré approximativement l’influence qu’auront les applications de l’Intelligence Artificielle sur l’emploi. 

Pour le FMIce pourrait être 40% des emplois dans le monde qui seraient touchés, d’une manière ou d’une autre, par les effets de l’IA. Ce serait principalement des emplois dans le secteur tertiaire des services, lesquels risquent d’être remplacés, ou affectés à des degrés divers, par des robots intelligents.

En effet, on peut classer en trois catégories les emplois susceptibles d’être perturbés d’une façon ou d’une autre par les systèmes d’IA : 

  1. des emplois potentiellement substitués ou remplacés, (tels certains emplois de soutien ou de secrétariat dans les banques, les compagnies d’assurance, les bureaux de comptabilité, les bibliothèques, etc.) ;
  2. des emplois non menacés par l’IA parce qu’ils sont exécutés soit à l’extérieur ou parce qu’ils requièrent une activité physique (Ex. : menuisier, plombier, électricien, peintre, couvreur, coiffeur, etc.) ; 
  3. la grande majorité des emplois seront plutôt partiellement influencés par l’IA, notamment en finance, éducation, santé, médecine, ingénierie, administration, cybernétique, jeux vidéos, etc.

À titre d’exemple, dans une étude de mars 2023, la banque Goldman Sacks en est arrivée à la conclusion que pour l’ensemble de l’économie américaine, l’Intelligence Artificielle pourrait remplacer 7% des emplois actuels, principalement des emplois de bureau et de cols blancs, au cours des années à venir. Cependant, le plus grand nombre des emplois, soit 63% du total, seraient complémentaires à l’IA et pourraient bénéficier de gains de productivité et même s’accroître en importance, tandis que 30% des emplois, principalement les emplois manuels, seraient peu ou pas du tout touchés par l’IA.

Le rôle du politique, de l’encadrement et de la réglementation des applications de l’Intelligence Artificielle (AI)

La révolution de l’Intelligence Artificielle peut indubitablement à la fois remplacer et créer des emplois, et, en haussant la productivité du travail, créer de la richesse. Cependant, cela risque de se faire avec un certain chambardement dans quelques marchés du travail et causer d’importants licenciements de travailleurs dans un certain nombre d’industries.

C’est pourquoi, les gouvernements responsables de l’intérêt général se doivent de veiller à ce qu’il n’y ait point de débordements économiques et sociaux majeurs et doivent encourager l’enseignement des qualifications requises dans l’avenir. Ils doivent aussi s’assurer que les travailleurs éventuellement pénalisés par des licenciements soient compensés et que la nouvelle richesse ainsi générée puisse profiter à l’ensemble de lasociété, et non pas seulement à une poignée d’opérateurs. Ce ne sera pas une mince tâche, car il existe une concurrence internationale entre les pays pour s’accaparer les retombées bénéfiques des nouvelles technologies.

Présentement, les pays qui sont à l’avant-garde de l’encadrement des technologies de l’Intelligence Artificielle et des systèmes d’IA sont l’Union européenne, la Chine, les États-Unis et le Royaume Uni. C’est ainsi que l’UE a mis de l’avant un cadre préliminaire de réglementation et de stratégie numérique appelé loi sur l’IA. L’objectif est d’identifier les risques acceptables et les risques inacceptables qui découleront des applications des nouvelles technologies numériques. De même, le gouvernement fédéral canadien a déposé la Loi sur l’intelligence artificielle et les données  (LIAD) dans le cadre du projet de loi C-27, c.-à-d. la Loi de mise en œuvre de la Charte numérique de 2022.

Conclusions

L’avénement de la révolution de l’Intelligence Artificielle (IA) annonce-t-elle une percée extraordinairement prometteuse pour l’humanité, ou est-elle plutôt porteuse d’un risque de grande confusion et de régression civilisationnelle ?

En effet, de nombreuses questions viennent à l’esprit : est-ce que les humains maîtriseront les divers systèmes d’Intelligence Artificielle pour qu’ils servent non seulement les intérêts économiques et industriels privés qui sont derrière leurs applications, mais aussi celui des travailleurs déplacés et l’intérêt général ? Est-il possible que ces systèmes deviennent tellement omniprésents et tellement puissants qu’ils finissent par devenir des forces de contrôle, de déshumanisation et d’asservissement pour un grand nombre de personnes ?  

Une première conclusion est à l’effet que personne ne peut répondre définitivement à ces questions, avec précision et en toute connaissance de cause. Et si jamais on sera en mesure de le faire, il sera peut-être trop tard. Par conséquent, tout dépendra des usages que l’on fera de cette nouvelle technologie.

La révolution numérique de l’Intelligence Artificielle soulève donc plus de questions que de réponses, tellement c’est une technologie appelée à évoluer et à trouver de nouvelles applications, bonnes ou mauvaises, avec le temps.

Une deuxième conclusion est que les pays et les économies qui tarderont à adopter la technologie de l’IA pourraient rencontrer des difficultés économiques dans les années et décennies à venir. Même dans les économies à l’avant-garde de la nouvelle révolution industrielle, on peut s’attendre à une augmentation des disparités de revenus et de richesse.

Une troisième conclusion est que l’innovation des robots intelligents mus par l’Intelligence Artiifcielle (IA) ouvre certes un champ nouveau à des gains de productivité du travail par la destruction créatrice, dans un certain nombre de professions et d’industries. Cependant, elle est à juste titre une cause d’inquiétudes, car elle pourrait aussi faciliter la tricherie, la falsification, la confusion et la déshumanisation de l’être humain dans de nombreux domaines. 

L'auteur, Le Prof. Rodrigue Tremblay, est professeur émérite d’économie à l’Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018, La régression tranquille du Québec, 1980-2018, (Fides). Il est titulaire d’un doctorat en finance internationale de l’Université Stanford.

Il est l’auteur du livre de géopolitique  Le nouvel empire américain et du livre de moralité Le Code pour une éthique globale, de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé La régression tranquille du Québec, 1980-2018.


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