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Mardi, 14 Juill. 2020

Céline Pina : « Comment l’affaire Adama Traoré est instrumentalisée pour entretenir le communautarisme »

Auteur : Céline Pina et Paul Sugy | Editeur : Walt | Vendredi, 05 Juin 2020 - 08h56

Pour l’essayiste, l’émotion suscitée par la mort d’Adama Traoré il y a quatre ans est légitime mais ne justifie pas la colère, qui est entretenue par des agitateurs professionnels adhérant à une idéologie anti-républicaine.

Ancienne élue locale, Céline Pina est essayiste et militante. Elle est la fondatrice de « Viv(r)e la République », mouvement citoyen laïque et républicain appelant à lutter contre tous les totalitarismes et pour la promotion des valeurs républicaines. Elle est l’auteur de "Silence coupable" (Kero, 2016).

FIGAROVOX.- Depuis quatre ans, l’affaire Adama Traoré a excité les passions, parfois de manière violente, comme mardi soir au cours d’une manifestation pourtant interdite aux abords du tribunal de Paris. Pourquoi a-t-elle pris une telle importance ?

Céline PINA.- La victimisation est dans l’air du temps et est en train de se transformer en levier politique. Il faut inventer des persécutions pour justifier le recours à la violence politique et présenter celle-ci comme légitime. Dans ce cadre manichéen, toute personne inquiétée par la police, quels que soient les actes reprochés, est forcément une victime et le policier un bourreau, un tortionnaire. Il faut bien des bons opprimés et des méchants oppresseurs, des victimes et des bourreaux, et surtout réduire la vie sociale et politique à cet affrontement-là : blancs contre noirs, policiers contre jeunes de banlieue… Pour créer cette combinaison de ressentiment, de haine et d’agressivité, il faut travailler sur les représentations et créer la peur. Mais surtout, la passion, à l’inverse de la raison, ne s’embarrasse pas de nuances, de quête de vérité, de contradictoires. Elle parle haut et refuse toute légitimité à d’autres visions que la sienne. Elle est là pour accuser et dénoncer, pas pour se confronter au réel. Elle installe dans les têtes des récits exaltés où il est moins question de se connaître soi que de caricaturer et de déshumaniser l’autre.

Les habitants des quartiers sont travaillés depuis des années par des militants venus de la mouvance décoloniale et par une certaine gauche, extrême ou non. Ces habitants n’en comprennent pas toujours la portée idéologique mais le travail d’assignation à résidence communautariste et le rejet de la République et de ses valeurs laïques et égalitaires fonctionnent à plein. Cette mouvance présente la France comme un état fascisant où règnerait un racisme systémique, où les jeunes maghrébins, noirs et/ou musulmans n’auraient pas leur place et seraient systématiquement discriminés et où la police « assassine » parce que l’État est raciste et les Français blancs, complices.

Cette logique de victimisation est renforcée par les liens que le mouvement décolonial a tissé avec les mouvements de gauche.

Qu’il y ait des discriminations en France, c’est exact, cependant les principales difficultés des jeunes vivant dans des quartiers difficiles sont liées à un niveau d’études en moyenne très médiocre, à des problèmes de comportement et surtout à l’incapacité à accepter l’autorité et les règles. Cela aussi est une réalité. Pour une jeune victime du plafond de verre, il y en a neuf qui sont surtout victimes d’un manque d’éducation, de savoir-vivre et de compétences. Mais plutôt que de regarder cette réalité-là et de tenter de la changer, ces mouvances veulent surtout enrôler les jeunes désocialisés et les instrumentaliser pour créer le désordre, être la chair à canon de l’émeute urbaine, déstabiliser le pays et renforcer par ricochet leur pouvoir et celui des caïds avec lesquels elles sont alliées.

Cette logique de victimisation est renforcée par les liens que le mouvement décolonial a tissé avec les mouvements de gauche (NPA, une partie de LFI, une partie du PC, du PS) et qui aboutissent à ce que les références à la lutte des classes soient en train de disparaître, faute de combattants, au profit de la « guerre des races ». Une guerre sans issue puisqu’elle essentialise en fonction de la couleur de peau. Reste encore à trouver un symbole pour radicaliser et faire basculer des individus dans le communautarisme et le séparatisme. Voilà pourquoi ces gens sont en quête de leur affaire Dreyfus, celle qui leur permettra d’intenter un procès retentissant à l’État et à la société. Le but est de remettre en cause le modèle culturel français en arguant de son échec et de proposer un nouveau modèle multiculturaliste. Transformer un fait divers en crime politique, pour augmenter son emprise sur sa communauté d’origine, faire chanter le gouvernement ou le pouvoir local, gagner en influence et en impunité est devenu une habitude.

On ne compte plus les Marches Blanches qui visent à mettre sur le même plan des délinquants et les victimes d’un Marc Dutroux... et qui se terminent le plus souvent en émeutes. On ne compte pas non plus le nombre d’associations bidon subventionnées par des élus locaux qui font du clientélisme, dont le seul but est de maintenir leurs membres dans le giron d’une communauté au lieu de les intégrer à la République.

Or l’exposition médiatique est une source de pouvoir, d’influence et vous rend intouchable.

L’affaire Traoré joue ce rôle. La stratégie de l’avocat de la famille, un homme brillant et expérimenté, notamment dans la manipulation des médias, a été d’en faire tout de suite une affaire politique. Du côté de la famille Traoré, où la délinquance et la violence sont très présentes, le caïdat et les questions d’honneur, de honte et de domination pèsent aussi. Or l’exposition médiatique est une source de pouvoir, d’influence, et vous rend intouchable. Plutôt que le tribunal judiciaire, c’est donc dans le tribunal médiatique que la famille a investi. Avec succès !

Le relais médiatique a été très complaisant, prenant fait et cause pour la version donnée par la famille sans poser beaucoup de questions ni faire un minimum d’enquête, voire simplement envisager qu’un travail contradictoire soit nécessaire. Ils ont donc tendu un micro à Assa Traoré et ont fait monter la sauce émotionnelle sans jamais faire usage de raison. Que ce soit dans le cas de Mouloud Achour sur Canal + ou d’Edwy Plenel, on est dans l’instrumentalisation. Peu de personnes ont l’air vraiment soucieuses de savoir ce qui est vraiment arrivé à Adama Traoré et cela fait bien longtemps que les associations mobilisées sur cette histoire ont rompu avec toute quête de vérité. Aujourd’hui la question est politique, il faut faire valider la thèse de la violence policière, faire croire qu’en France aussi les vies des Noirs ne comptent pas et faire monter d’un cran le ressentiment. Le confinement agit aussi sur les frustrations comme une cocotte minute et a favorisé tous les fantasmes de lendemains qui chantent. Pour certains cela passe aussi et surtout par l’attaque des institutions.

Derrière le comité de soutien à la famille d’Adama Traoré, l’émotion légitime masque selon vous des arrière-pensées idéologiques ?

Que l’émotion soit légitime ne signifie pas forcément que la colère le soit, et la violence encore moins. Mais surtout elle ne constitue pas une preuve. Or là on assiste à des manifestations faisant comme si la cause était entendue. Ce n’est pas le cas. Suite à une expertise médicale sérieuse qui n’a pas l’heur de plaire à la famille pour qui seule la condamnation de l’État et la culpabilité du gendarme est légitime, cette famille brandit une contre-expertise réalisée à sa demande. Le but est encore d’embrouiller la situation pour la rendre politiquement inextricable. Et elle l’est. Il n’est pas sûr que l’on puisse prouver avec certitude si l’élément déterminant ayant causé le décès du jeune homme est le geste des gendarmes ou les pathologies et insuffisances d’Adama Traoré.

Peu de journalistes ont creusé les témoignages d’habitants se plaignant du fait que la familleTraoré inspirait la peur dans le quartier.

Au lieu de prendre le recul nécessaire, trop de journalistes épousent maintenant des causes. C’est le cas ici et cela n’aide ni à la manifestation de la vérité ni à calmer le jeu. Ainsi on fait de la famille Traoré une famille martyre, ce que la réalité dément. Peu de journalistes ont creusé les témoignages d’habitants se plaignant du fait que la famille Traoré inspirait la peur dans le quartier. Et on peut le comprendre au vu des condamnations que collectionnait Adama Traoré, accusé du viol d’un co-détenu peu avant son décès, mais aussi des violences commises par certains membres de la fratrie. Les frères d’Adama sont régulièrement inculpés et parfois condamnés pour faits de violences, d’intimidation, d’expéditions punitives, d’escroquerie sur personnes vulnérables, etc. Mais cela importe peu. Une fois que la mayonnaise a pris et que l’image victimaire est bien installée dans la tête du public, qu’importe la vérité, l’essentiel est de gagner la bataille de communication. On en est là.

Pas étonnant qu’une gauche en mal de projet ne résiste pas à la tentation de récupérer tout ce qui peut se transformer en fer de lance d’un grand mouvement de révolte qui s’en prend à l’ordre établi. À défaut de proposer un chemin d’avenir, investir sur la frustration permet de se créer des troupes et du genre qui effraient par leur violence. Mais ce faisant elle abîme le combat antiraciste, voire le dénature.

Youcef Brakni a rapproché le comité Adama au mouvement des Gilets jaunes au nom de la convergence des luttes.

On a ainsi vu peu à peu le comité Adama de plus en plus visible dans toutes sortes de manifestations, pour finir par être placé parfois en tête de cortège, comme ce fut le cas pour la « Fête à Macron », marche organisée par LFI en mai 2018. Ils ont été aussi des acteurs remarqués lors de la marche contre l’islamophobie où "Allah Akbar" a été scandé non loin du Bataclan et où les manifestants se baladaient affublés d’étoiles jaunes.

À cette gauche, vient s’ajouter Madjid Messaoudène, élu sulfureux de Saint-Denis, organisateur d’ailleurs de cette fameuse marche contre l’islamophobie, ou encore Youcef Brakni, présenté parfois comme porte-parole du comité. Sûr de son fait, lui n’hésite pas à déclarer en toute modestie dans Les Inrocks : « Notre travail profite aux autres victimes de la police et de la gendarmerie… » Il a rapproché le comité Adama du mouvement des Gilets jaunes au nom de la convergence des luttes. Pari gagné. Le comité Adama sera placé en tête de cortège dans certaines manifestations des Gilets jaunes. Pourtant, Indymédia Nantes, site très à gauche, a souligné qu’il dénonce les violences policières « sauf quand les victimes sont blanches ». Le site poursuit « Youcef Brakni n’affiche pas seulement ses convictions religieuses. Il en use comme une arme politique. Sa citation de Mao Zedong juste après celle du soit-disant prophète Mohamed renforce également le symbole de cette alliance entre l’islam politique et une partie d’une certaine extrême gauche. » Avec de tels soutiens, le comité Adama se caractérise au fil du temps par un discours politique de plus en plus victimaire et séparatiste et par un flirt de plus en plus assumé avec les islamistes.

Ainsi, le langage utilisé par Assa Traoré a évolué vers une politisation de son discours : « Ce nom Adama met à nu le système répressif autoritaire français, cette machine de guerre qui nous a transformés en soldats malgré nous. » De quelle armée, de quelle guerre parle-t-elle ? Parce qui si l’on regarde la réalité en face, la vérité est que le prédateur du voyou de banlieue est l’autre voyou de banlieue et pas la police. Dans le même ordre d’idée, on a pu constater hier devant le Palais de justice que, si le gouvernement ne se gêne pas pour frapper les Gilets jaunes et armer la police de LBD et de grenades de désencerclement, face à la violence des quartiers, il baisse les yeux et laisse faire. S’il y a bien deux poids, deux mesures, il est en faveur des voyous, pas des travailleurs pauvres, il est ethnique et pas social. Et quand le pouvoir n’a pas de mots assez durs pour ostraciser les Gilets jaunes, il se montre soumis face aux exactions et aux émeutes pour peu que soit brandi le prétexte de l’antiracisme. Le problème c’est que cela se voit et que ce qui amène les classes populaires vers le vote RN, ce n’est pas l’adhésion à un fantasme d’ordre pour l’ordre, mais cette lâcheté d’un État qui n’a pas de ligne et se montre dur avec les petits et faible avec les caïds.

Quand on a été élue en banlieue, on sait que ce que réclament les habitants, c’est au contraire plus de police.

D’ailleurs, quand on a été élue en banlieue, on sait que ce que réclament les habitants, c’est au contraire plus de police. Ils se plaignent d’être à la merci des chefs communautaires et des caïds. Ce que réclament les caïds et les gauchistes, c’est au contraire plus de pouvoir et cela passe par la délégitimation de la police. Alors oui les bavures existent et il faut les punir. C’est le rôle des tribunaux, laissons-les juger.

Derrière l’instrumentalisation de ce drame, on retrouve tous ceux pour qui la France est une certaine idée à abattre. Mais ce mouvement n’est pas que français. Tout le travail de sape fait par les identitaires multiculturalistes anglo-saxons fait émerger une société de la revanche où la seule question est d’appartenir au groupe ethnique qui dominera les autres. Le drame atroce qui a vu mourir George Floyd n’est qu’un prétexte à attiser la haine raciale et on voit que le fait-divers tragique est d’ailleurs instrumentalisé et donne des émeutes jusqu’en Grèce.

Que penser du rapprochement établi entre la mort d’Adama Traoré, et celle aux États-Unis de George Floyd ?

C’est une escroquerie intellectuelle voire historique. Rien ne permet de comparer le racisme structurel des États-Unis et celui qui sévit en France. L’histoire de ces pays n’est pas la même. Depuis l’abolition de l’esclavage en France, la loi garantit les mêmes droits aux Noirs qu’aux Blancs parce qu’ils sont tous citoyens. Le seul support de la citoyenneté en France est la communauté nationale. Même si dans le privé on peut se sentir appartenir à des communautés plus personnelles, raciales, sociales, religieuses, affinitaires…

Dans les pays anglo-saxons, certains droits sont basés sur des appartenances donc des reconnaissances communautaires. De l’ethnie découlent certains droits.

Des groupuscules rêvent ouvertement d’allumer le feu d’une guerre civile ethnoraciale.

L’égalité en terme de dignité humaine ne se traduit pas forcément en égalité des droits. Nous fondons autrement notre citoyenneté et l’égalité des droits est pour nous primordiale car elle traduit justement le dépassement de ces identités que l’on ne choisit pas sans pour autant être obligé de leur appartenir. Alors qu’aux États-Unis, le simple droit à l’égalité pour les Afro-Américains en terme de dignité humaine est le fruit de la longue lutte pour les droits civiques qui aboutira dans le années 60. Il a fallu attendre 2018 pour que le Sénat américain vote à l’unanimité la loi contre le lynchage ! En France, ce ne fut pas nécessaire car ce crime n’était pas répandu et qu’il tombait sous le coup d’autres lois.

En France, c’est toute la question économique et sociale qui tend à disparaître sous la tension raciale. Celle-ci est alimentée par des groupuscules qui rêvent ouvertement d’allumer le feu d’une guerre civile ethnoraciale.

Autre point essentiel, les faits ne sont pas les mêmes. Il existe un film qui démontre la culpabilité du policier blanc auteur du crime de George Floyd. Pour Adama Traoré, il n’existe que des témoignages contradictoires.

Jugez-vous que la police française est encore, même de manière résiduelle, en proie à une forme de racisme ? Si c’est le cas, comment y mettre un terme ?

Dans toute société, il existe une forme de racisme, quand elle est résiduelle, ce n’est pas si mal. Quand en revanche la haine s’exprime ouvertement au nom de la race ou de la couleur de peau, quand on commence à désigner les autres par leur couleur en leur prêtant une pensée et un pouvoir ou une faiblesse congénitale, il y a de quoi s’inquiéter. Le racisme n’est pas résiduel aujourd’hui, il s’étend, pourquoi voulez-vous que nos institutions y échappent ? Néanmoins, je trouve que notre police se tient bien, même si elle n’est pas exempte de défauts. De surcroît notre système judiciaire fonctionne : les fonctionnaires de police ne sont pas impunis et les propos racistes sont poursuivis sévèrement, on en a eu un exemple récemment. En revanche, quand une jeune chanteuse en arrive à laisser entendre que des gens sont massacrés par la police à cause de la couleur de leur peau et qu’il ne se passe rien, c’est gênant.

Il est reproché aux policiers noirs d’être des traîtres parce qu’ils servent la France.

Autre point, en France, déjà en 2010, plus d’un policier sur dix était d’origine étrangère. Quand on les interroge, ils disent se sentir plutôt bien au sein de l’institution. En revanche, ils sont victimes de provocations et d’agressions par ceux qui estiment qu’ils appartiennent à leur communauté. Les policiers noirs sont appelés des Bounty, « noirs à l’extérieur, blancs à l’intérieur », il leur est reproché d’être des traîtres parce qu’ils servent la France.

Nous venons juste d’en avoir un exemple lors de la manifestation du comité Adama devant le Palais de justice, ce 2 juin 2020. On y voit plusieurs manifestants huer aux cris de « vendu » un CRS noir et une femme l’apostropher avec véhémence en lui disant qu’il devrait avoir honte, parce qu’il est noir et qu’il n’est pas du bon côté. Le tout au nom de l’antiracisme.

Pour mettre un terme en général à ceux qui commettent une faute, il faut les sanctionner, que la sanction soit proportionnelle à la faute et que son application ne dépende pas des rapports de force et du chantage émotionnel. Il faut appliquer la loi et cesser de tergiverser. À l’intérieur comme à l’extérieur. Je crains que nous n’en prenions pas le chemin.

Lire aussi: Adama Traoré comme George Floyd ? La grande imposture des professionnels de l’antiracisme !


- Source : FIGAROVOX

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