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Jeudi, 01 Oct. 2020

Gilets Jaunes, An I : la rédemption de l’esprit révolutionnaire français

Auteur : Ramin Mazaheri | Editeur : Walt | Vendredi, 06 Déc. 2019 - 08h22

Pour de nombreuses années à venir, la France sera divisée en deux périodes distinctes : avant les Gilets Jaunes et après les Gilets Jaunes. La France est largement convaincue que les choses ne peuvent jamais redevenir comme avant.

Je ne pense pas qu’il puisse y avoir un meilleur critère de succès national, un meilleur indicateur d’impact socioculturel que cela.

En dehors de la France, les Gilets Jaunes ont offert au monde un cadeau précieux, au prix d’un sacrifice considérable : plus personne ne considérera la « démocratie à la française » avec le respect que leur gouvernement exige avec arrogance pour le prétendu « berceau des droits de l’homme ». Pour une génération ou plus, « Et les Gilets Jaunes [éborgnés et mutilés], alors ? » sera une réplique qui mettra fin à la discussion face à quiconque revendique encore la supériorité morale du système politique de type « occidental ». [Même la dictature militaire algérienne s’est montrée incomparablement plus respectueuse des droits de l’homme, face à un mouvement autrement plus dangereux pour le pouvoir que les Gilets Jaunes].

La répression systématique des classes les plus pauvres est bien une « valeur universelle », mais seulement au sein des systèmes néo-libéraux et néo-impériaux. Ne vous y méprenez pas : cela fait un an que les Gilets Jaunes se révoltent contre les diktats économiques de cet « Empire néo-libéral » qu’est l’Union Européenne, et de sa marionnette néo-coloniale qui occupe temporairement le palais de l’Élysée à Paris.

L’année écoulée a vu la rédemption de l’esprit révolutionnaire français. Tous les pays n’en ont pas, après tout.

L’Angleterre, par exemple, va bêtement « rester tranquille et poursuivre ainsi » – une synthèse parfaite du conservatisme britannique, haïssant toute idée de changement – jusqu’à la lie, toujours. C’est pourquoi la lecture de la couverture médiatique anglophone des Gilets Jaunes était si prévisible : « Les conservateurs anglais s’opposent au mouvement égalitaire en France ». Cela fait plus de 200 ans qu’ils ont la même rengaine, depuis Edmund Burke, qui a fondé le conservatisme occidental moderne avec son livre réactionnaire Réflexions sur la révolution en France publié en 1790.

La France n’est pas l’Angleterre, mais il y a 53 semaines, je ne pense pas que quiconque pouvait penser que les Français seraient capables de mobiliser l’énergie, le dévouement et l’abnégation nécessaires pour manifester chaque week-end pendant un an malgré la répression massive menée par l’État.

C’est un exploit incroyable, et seuls ceux qui sont pleins de bile et de haine peuvent leur refuser ce modeste cadeau de reconnaissance honnête pour leur anniversaire.

Mais c’est exactement ce qu’a fait la couverture des médias occidentaux dominants anglophones et en francophones de l’événement : ils ont affirmé que les Gilets Jaunes n’ont rien obtenu et rien réalisé.

Une chose que les Français n’aiment pas se rappeler, c’est que la Révolution française a échoué, et rapidement. C’est comme s’ils avaient oublié l’Empereur Napoléon.

La Révolution française ne ressemble pas aux révolutions iranienne, chinoise ou cubaine, qui ont toutes perduré. La Révolution américaine a également perduré – dommage qu’elle ait été encore plus aristocratique (bourgeoise) et sectaire que la Révolution française.

Mais la Révolution française a eu lieu à une époque d’impérialisme régional constant, de guerres, d’esclavage, de répression des femmes, de sectarisme religieux et ethnique, etc. Nous aurions tort de dire qu’elle n’a pas tout de même eu de ramifications positives dans le monde entier, et ce dans les domaines les plus importants de la politique, de l’économie, de la culture, etc. L’URSS – le seul empire fondé sur la discrimination positive – a également échoué, mais nous aurions tort de dire qu’il n’a pas produit de changements positifs pour ses peuples et pour le monde entier.

En bref, voici quelques victoires tangibles des Gilets Jaunes : ils ont empêché Emmanuel Macron de présenter un 10ème budget d’austérité consécutif ; ils ont (provisoirement) empêché Macron de privatiser les trois aéroports de Paris ; les 10 milliards d’euros de « concessions » ont été crédités du maintien de la croissance économique française dans le positif au dernier trimestre.

Cependant, même si les Gilets Jaunes n’ont évidemment pas encore renversé la Ve République et mis en place un nouveau régime, leur victoire culturelle est inestimable. Tout comme le mouvement Occupy aux États-Unis en 2011 nous a donné le slogan et la mentalité de « Nous sommes les 99% », les Gilets Jaunes représenteront quelque chose d’équivalent en termes de conscientisation des masses.

Les Gilets Jaunes veulent une révolution culturelle française et devraient être à sa tête

Cependant, une grande différence entre les deux mouvements est qu’Occupy a été dirigé par de nombreux « bienfaiteurs » diplômés de l’enseignement supérieur – et que Dieu les bénisse –, alors que les Gilets Jaunes sont sans aucun doute un mouvement issu des classes les plus marginalisées.

Apparemment, l’enquête la plus complète à ce jour a montré que peu de Gilets Jaunes sont au chômage, que les deux tiers d’entre eux gagnent moins que le salaire national moyen et qu’un pourcentage encore plus grand déplore le manque de ressources culturelles et de liens sociaux entre les individus. En d’autres termes : des citoyens qui travaillent dur, mais qui restent pauvres, qui sont isolés, et qui aspirent à davantage d’enrichissement culturel.

C’est pourquoi j’ai maintes fois fait un parallèle différent : les Gilets Jaunes exigent essentiellement une révolution culturelle. Seuls la Chine et l’Iran en ont déjà eu une, et tous deux ont été parrainées par l’État.

Les révolutions culturelles mettent au pouvoir les valeurs des classes autrefois opprimées – tout est interrompu pendant peut-être des années afin d’engager des discussions de masse, dans le but de moderniser radicalement les institutions démocratiques et la culture générale d’une nation afin de s’accorder avec les idéaux politiques modernes. C’est précisément ce que souhaitent les Gilets Jaunes : une longue réflexion démocratique globale et un débat public sur l’inclusion de la France dans l’Union Européenne, la zone euro, l’OTAN et l’américanisation / néo-libéralisation de leurs politiques nationales.

Les paysans chinois, la « révolution des va-nu-pieds » en Iran et les Gilets Jaunes basés en province et dans les zones rurales : il est impossible de ne pas admettre la validité de ces parallèles. Bien entendu, l’Occident n’insiste que sur le fait que les deux révolutions culturelles en Chine et en Iran auraient été une grave erreur.

Ce n’est pas vrai : la révolution culturelle en Chine a créé le capital économique et humain rural qui a jeté les bases de leur essor des années 80, même si l’Occident voudrait vous faire croire que sa renaissance n’est née que des réformes de Deng Xiaoping ; la révolution culturelle iranienne a balayé l’imitation oppressive de l’Occident par l’élite et a créé la première véritable démocratie musulmane moderne.

Les Gilets Jaunes insistent sur le fait qu’ils sont la « vraie » France, et après avoir discuté avec eux pendant une année entière, je suis d’accord : ils en savent autant, voire plus que moi sur la politique. La politique, ce n’est pas sorcier, après tout, et consiste surtout à appliquer une moralité commune aux politiques publiques et aux événements quotidiens.

L’Iran et la Chine avaient déjà un gouvernement inspiré par la démocratie socialiste (et non par la démocratie libérale aristocratique) lorsqu’ils se sont lancés dans leurs révolutions culturelles, alors que ce n’est pas le cas en France, d’où la répression.

Qu’est-ce que le mouvement Occupy a « réalisé », après tout ? Il n’a empêché aucun sauvetage de banque aux frais du contribuable, il a jeté l’éponge après une répression infiniment moins violente qu’en France et aucun mouvement direct ne lui est associé aujourd’hui. Cependant, seul un conservateur burkinabé insisterait pour soutenir que le mouvement Occupy n’a pas sensibilisé beaucoup de gens aux réalités de la lutte des classes, du caractère juste des revendications égalitaires et de l’iniquité de la cupidité régnante. Cela n’a jamais été mentionné dans les médias occidentaux – qui n’admirent que les mouvements d’extrême droite, nativistes et anti-socialistes, comme à Hong Kong – mais les Algériens ont également protesté pendant 39 week-ends consécutifs.

Les Gilets Jaunes n’ont pas échoué – ils ont beaucoup à célébrer pour leur anniversaire, et cet article est un rappel trop rare de cette réalité.

Les médias iraniens et russes font le travail des médias français

Il est important de noter que depuis la fin du mois de juin, lorsque la France a commencé à partir en vacances d’été, les médias russes (RT, Sputnik) et iraniens (Press TV, IRIB) à Paris (y compris mes collègues de langue farsi et espagnole) ont été les seuls journalistes de télévision couvrant ouvertement les manifestations des Gilets Jaunes.

Mes collègues français ont fait la chose la plus lâche possible : ils ont abandonné le terrain. Pendant plusieurs mois, beaucoup de parisiens ne pouvaient pas croire que je travaillais encore à couvrir les manifestations des Gilets Jaunes chaque samedi. J’ai entendu à plusieurs reprises : « Je croyais qu’elles étaient finies ! »

À quelques exceptions près que je peux compter sur les doigts d’une main, depuis plusieurs mois, les médias français ont été totalement absents ou cachés. Il n’y a certainement pas de journalistes qui effectuent des interviews en direct (pas même sans logo indiquant pour quel média ils travaillent), alors que leur présence réduit automatiquement la volonté de la police d’être violente. Compte tenu de la violence enregistrée à ce jour – 11 000 personnes arrêtées, 2 000 condamnées, 1 000 emprisonnées, 5 000 blessés, 1 000 blessés graves et d’innombrables gaz lacrymogènes –, il n’est pas étonnant que les Français haïssent les médias.

En France, la grande majorité des médias sont privés, les lignes éditoriales étant décidées par une poignée de milliardaires – c’est malheureusement le fonctionnement du journalisme occidental. Ils appellent cela « la liberté d’expression». Cependant, où sont les médias publics ? Ils sont pourtant payés par les contribuables pour couvrir objectivement leur propre nation !… C’est vraiment pathétique….

C’est probablement pour cette raison que l’administration Macron dénigre ouvertement RT et Sputnik (nous ne nous occuperons pas de leurs problèmes avec Press TV dans cet article) : nous avons passé la dernière année à faire notre travail correctement, contrairement aux médias français.

C’est dommage pour la France. Mais malgré tout, les réalisations inattendues et indéniables des Gilets Jaunes parlent d’elles-mêmes. Qui sait ce qu’ils pourraient accomplir durant l’An II ?

Traduction : Le Cri des Peuples

L'auteur, Ramin Mazaheri, est le correspondant principal de la chaîne iranienne anglophone Press TV à Paris. Ayant la double nationalité américaine et iranienne, il vit en France depuis 2009. Il a été journaliste quotidien aux Etats-Unis et a exercé en Egypte, en Tunisie, en Corée du Sud et ailleurs. Ses articles ont été publiés dans divers journaux, revues et sites internet, et il apparaît à la radio et à la télévision.


- Source : The Saker (Islande)

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