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Samedi, 07 Déc. 2019

Des familles entières décimées par les raids aériens des États-Unis en Syrie

Auteur : Ruth Sherlock, Lama Ai-Arian, Kamiran Sadoun | Editeur : Walt | Vendredi, 16 Nov. 2018 - 21h28

En Syrie, au coin d’une rue animée de Raqqa, une pelleteuse pousse les décombres d’un bâtiment bombardé. Les spectateurs se protègent la bouche et le nez de la poussière, et de la puanteur des cadavres de ceux qui ont péri dessous.

À peine trois rues plus loin, trois secouristes retirent des ruines d’une maison partiellement effondrée, les squelettes délicats de deux enfants. Et à travers la ville, dans ce qui était autrefois le parc public de Raqqa, des hommes déterrent d’autres corps d’une fosse commune.

« Raqqa ne méritait pas pareille destruction », dit Yasser el-Khamis, qui dirige l’équipe d’intervention d’urgence de la ville. « Nous comprenons bien sûr son destin, puisque c’était la capitale de l’État islamique, mais nous espérions que le nombre de victimes civiles serait moindre ».

Un an après la fin de la campagne militaire de Raqqa, sous commandement étasunien contre l’État islamique, l’équipe de Khamis retrouve toujours des dépouilles de victimes de la bataille. Ce travail quotidien et pénible révèle que le nombre de victimes civiles est considérablement plus important que l’évaluation avancée par la coalition des États-Unis.

Yasser el-Khamis dirige l’équipe des premiers intervenants de Raqqa. Financé par les États-Unis, ce groupe s’occupe des tâches urgentes, notamment de retirer les corps de victimes des ruines faites par la guerre contre l’État islamique.

Consciencieusement notées pour la Radio nationale publique des États-Unis (NPR), les découvertes des secouristes laissent penser que l’attaque a tué beaucoup plus de civils que de membres de l’État islamique et que la majorité des victimes ont sûrement succombé aux raids aériens des États-Unis.

Jusqu’ici, la coalition des États-Unis contre l’État islamique a confirmé le nombre de 104 victimes civiles imprévues, dues à ses attaques sur Raqqa, et elle enquête sur les autres, a dit à NPR le colonel Sean Ryan, porte-parole de la coalition.

« Avec les nouvelles informations soumises chaque mois à l’équipe CivCas (victimes civiles) par une multitude de sources, les chiffres vont probablement augmenter, a ajouté Ryan.

À Raqqa, les secouristes estiment que le nombre total réel est bien plus grand, vraisemblablement des ‘milliers’.

Depuis janvier, l’équipe de secours a découvert plus de 2600 corps. En les identifiant, ils se sont aperçus qu’il s’agissait pour la plupart de civils tués par les bombardements aériens de la coalition, entre juin et octobre 2017, pendant la bataille de Raqqa.

Appelé officiellement First Responders Team, le groupe d’environ 37 hommes reçoit un financement du gouvernement étasunien, mais l’assistance est limitée. Travaillant de longues heures pour un salaire dérisoire – quelques-uns étant volontaires –, ils disent que leurs efforts sont ralentis par le manque d’engins lourds nécessaires pour accéder aux corps.

Du fait du nombre d’autres corps toujours sous les décombres, les secouristes pensent qu’il faudra encore un an pour retirer les cadavres de la ville.

Attaques accélérées et tirs de barrages d’artillerie

Raqqa a été la capitale du califat autoproclamé de l’État islamique pendant près de quatre ans, après sa prise par ce groupe terroriste en 2014.

L’offensive de la coalition des États-Unis sur Raqqa, a eu lieu après plusieurs années de lutte contre le groupe extrémiste en Irak et dans d’autres régions de la Syrie.

Pendant sa campagne présidentielle, Donald Trump a juré de canarder cette saloperie d’État islamique.

Dans les mois qui ont suivi son intronisation en janvier 2017, les analystes du conflit ont signalé la montée du nombre de raids aériens étasuniens et du nombre de civils tués par ces attaques.

Le président Trump aurait donné à l’armée le pouvoir de décider des principaux bombardements. Cela a permis  aux commandants sur le terrain de demander plus facilement des raids aériens pendant la bataille.

En mai 2017, le Secrétaire à la Défense, James Mattis, a déclaré à CBS News que les États-Unis accéléraient et intensifiaient leur campagne contre l’État islamique. Il a ajouté : « Nous sommes déjà passés d’une tactique d’usure … à une tactique d’annihilation ».

À Raqqa, les conséquences de la « tactique d’annihilation » sont encore vivement ressenties.

Selon Airwars, un groupe de recherche indépendant chargé de surveiller les attaques contre l’État islamique en Irak et en Syrie, les États-Unis ont été responsables d’environ 95% des raids aériens et de tous les tirs de barrages d’artillerie à Raqqa. Le Royaume-Uni et la France ont aussi participé à l’offensive.

Les données fournies à Airwars par le commandement central de l’armée étasunienne, montrent que la coalition a tiré au moins 21 000 engins explosifs – au cours des raids aériens et avec l’artillerie – sur la ville en un peu plus de quatre mois.

« Des familles entières ont été exterminées »

À la fin de la campagne, Raqqa était un terrain vague de béton brisé ; ses tours résidentielles étaient rasées et ses écoles et ses hôpitaux effondrées. Une étude des Nations Unies a révélé que plus de 80% de la ville – qui abritait à l’origine quelque 220 000 habitants – est endommagée ou détruite.

De nombreux habitants disent avoir perdu des êtres chers pendant les attaques.

Dernièrement, Mohanned Tadfi, 41 ans, a enterré sa mère, son frère, sa belle-sœur et sept neveux et nièces. « Dix personnes, » dit-il. « Un avion est arrivé, a bombardé et l’immeuble de cinq étages leur est tombé sur la tête ».

Tadfi dit que son frère Latuf trouvait trop difficile et dangereux pour sa famille de partir. « L’État islamique exécutait toutes ceux de son quartier qui tentaient de s’échapper. Et de toute façon, notre mère est diabétique et ne peut pas bien marcher, et il était très difficile de la transporter car les ponts de la ville avaient été bombardés ».

La famille est restée dans le sous-sol de son appartement, la guerre s’intensifiant autour. Les Forces démocratiques syriennes (FDS), une milice soutenue par les États-Unis, se rapprochaient du quartier, et la famille pensait que les combattants reprendraient rapidement la région à l’État islamique.

Le 5 septembre 2017, juste après l’appel à la prière de midi du muezzin dans une mosquée voisine, un raid aérien a bombardé le bâtiment où se trouvait la famille de Tadfi. Un autre frère, Raed Tadfi, est allé donner de l’insuline à leur mère. Il a trouvé Latuf mort sur les marches et le bâtiment effondré derrière lui.

Quelques jours plus tard, les FDS ont pris le contrôle du quartier. Tadfi dit que son frère et lui avaient demandé à la milice d’accéder à la maison. « S’il vous plaît, il y a des enfants sous les ruines. Les enfants de mon frère, de jeunes enfants. Peut-être que l’un d’entre eux est toujours vivant ! » se souvient-il de leur avoir demandé.

Mais on leur a dit que l’endroit était trop dangereux pour les civils. Ce n’est que trois mois plus tard que Tadfi a pu enfin récupérer ses proches. Il a loué un camion à plate-forme et les a emmenés dans des tombes qu’il dit avoir creusées de ses propres mains.

L’histoire des Tadfi est l’une des affaires examinées par Donatella Rovera, conseillère principale pour les réactions aux crises d’Amnesty International, qui a passé une grande partie de l’année dernière à Raqqa. Elle rassemble les témoignages et analyse les dommages causés aux bâtiments par la guerre, dans le cadre d’une enquête en cours visant à déterminer le nombre de civils réellement tués par les attaques de la coalition.

Le bâtiment de l’ancien appartement de Latuf Tadfi et de sa famille, qui, selon ses parents a été touchée par un bombardement aérien de la coalition des États-Unis, « est l’un des nombreux cas sur lesquels j’enquête, où des familles entières ont été décimées en des lieux qu’ils pensaient sûrs », dit Rovera, debout à côté des débris de l’immeuble des Tadfi.

Détermination du nombre de victimes

Dans une déclaration sur la NPR, le colonel Ryan, porte-parole du Groupe de travail mixte, a dit que la coalition avait procédé à des ‘évaluations approfondies’ afin d’assurer qu’elle ne tue pas accidentellement des civils. « La majorité des bombardements se sont déroulés comme prévu, mais il serait absurde d’affirmer que l’exécution de toutes les parties a été parfaite, et nous comprenons qu’il y a eu des erreurs ».

Il a ajouté que la coalition « combattait un ennemi impitoyable qui tuait systématiquement les civils innocents, et qu’en essayant de les libérer, certains ont malheureusement été involontairement tués, bien que nous ayons essayé d’éviter cela ».

Rovera ne conteste pas le fait que l’État islamique essayait d’empêcher les civils de partir. Mais, dit-elle, le sachant avant la bataille, l’armée n’a pas adapté son plan d’attaque en conséquence.

Jusqu’à présent, son enquête laisse penser que plusieurs centaines de civils ont été tués dans l’attaque sur Raqqa, dont, dit-elle, la priorité était d’aller vite, même dans les quartiers densément peuplés.

Le témoignage de Rovera, recueilli par des journalistes intégrés et des miliciens des FDS, suggère que les bombardements ont parfois eu lieu quelques minutes à peine après que le commandement local a choisi l’objectif.

« S’il y avait eu une période d’observation adéquate, ils se seraient rendus compte de la présence de civils dans ces bâtiments », dit-elle. « Oui, la guerre aurait sans doute pris plus de temps. Mais plus de vies auraient été épargnées ».

L’unité de secours dit avoir déterminé de plusieurs façons que la plupart des 2600 corps retrouvés [jusqu’ici] étaient des civils. Les sauveteurs disent que les terroristes de l’État islamique portaient souvent des vêtements particuliers et une carte d’identité. D’autres caractéristiques, l’âge et le sexe des victimes, et le témoignage des familles, aident aussi l’équipe à compléter la documentation.

Les sauveteurs disent reconnaître des scènes de bombardements aériens à l’ampleur des destructions.

Airwars établit à 1400 le nombre de victimes civiles des bombardements sur Raqqa, mais pense que ce nombre est plus grand. Ses données, venant de sources et d’informations de médias sociaux, qui lui sont envoyées en grande partie à distance, il lui est impossible de vérifier tous les cas signalés.

« Nous pensions que, pour le considérer crédible, le nombre de dommages civils signalés serait nettement plus grand, puisque à Raqqa, le seul fauteur des destructions était la coalition », a déclaré Chris Woods, directeur d’Airwars.

Il explique que la coalition a évalué et admis que le nombre de victimes signalées à Raqqa est seulement une fraction de celui de la grande campagne visant à chasser l’État islamique de Mossoul en Iraq, entre octobre 2016 et juillet 2017.

« Cela suggère de l’ingérence politique dans la prise de décision, » dit-il. « Nous ne pensons pas qu’il puisse y avoir une autre explication à cette différence ».

Rovera, conseillère d’Amnesty International, a dit qu’il était impératif que les forces de la coalition envoient des enquêteurs sur le terrain à Raqqa. « Après avoir largué des bombes du ciel, ils devraient maintenant envoyer leurs enquêteurs sur le terrain pour établir les faits sur l’impact des bombardements sur la population civile ».

Pour le colonel Ryan, les forces de la coalition en Syrie ne sont pas formées pour enquêter et il est inutile de les retirer « de leur mission, car la lutte contre cet ennemi impitoyable se poursuit ».

Ainsi, pour le moment, la population de Raqqa doit compter ses morts en grande partie seule, pendant que les États-Unis et d’autres puissances bombardent ailleurs en Syrie. 

Traduction Petrus Lombard

Lire aussi: Syrie: la tactique US de la terre brûlée?


- Source : NPR (États-Unis)

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